La Cloche d’Islande d’Halldór Laxness

maxresdefault

Halldór Laxness fait partie des prix Nobel un peu trop vite oubliés en dehors de son pays, faute de rééditions – voire d’éditions tout court – de ses oeuvres en français. A l’heure où la littérature scandinave est de plus en plus mise en avant – surtout par le biais du polar, certes – redécouvrir un de ses plus beaux porte-parole s’impose.

Ma première rencontre avec Laxness s’est faite au travers de la Cloche d’Islande. Très grand roman, profondément politique, publié dans les années 1940 alors que l’Islande est sur le point d’obtenir son indépendance, et qui revient sur une des périodes les plus sombres de la « longue nuit » Islandaise (pendant laquelle l’île se trouve sous domination danoise) au début du XVIIIe siècle. Ce serait le livre fondamental de Laxness, celui qui, avant tous les autres, lui aurait permis d’obtenir le prix Nobel de littérature en 1955. Divisé en trois volumes, La Cloche d’Islande met en scène trois personnages qui incarnent chacun à leur façon le peuple islandais qui résiste tant bien que mal à la domination danoise et aux multiples catastrophes qui le frappent, de la famine à la peste noire.


laxnessLe premier volume met en avant Jon Hreggvidsson, un paysan des plus modestes qui vole un jour un bout de corde et est pour cela condamné à subir vingt-quatre coups de fouet. Il va ensuite suivre son bourreau, un envoyé du roi du Danemark, qui lui ordonne de l’aider à mettre bas et à briser la cloche d’Islande, cloche à l’origine quasi-légendaire qui ponctue les délibérations de l’Althing, la grande réunion annuelle des chefs Islandais. Son métal servira à fourbir les armes du Danemark, en lutte constante contre la Suède. Puis, un soir de beuverie, le bourreau est retrouvé mort et Jon Hreggvidsson, accusé de l’avoir tué, est condamné à mort. Réussissant à s’échapper grâce à l’aide providentielle de la fille du gouverneur qui lui confie une mission, il prend la mer vers le continent et erre des années durant entre la Hollande et l’Allemagne avant d’atteindre son but, Copenhague. Ce premier tome m’a parfois fait penser aux contes philosophiques de Voltaire : comme l’Ingénu, Jon découvre de nouvelles coutumes auxquelles il a du mal à se conformer ; comme Candide, il se fait enrôler dans une guerre qui n’est pas la sienne… Le tout est très rythmé et plein d’un humour assez noir. Jon Hreggvidsson est rejeté par tous car il appartient à un peuple vaincu, méprisable ; mais il garde le souvenir confus d’origines mythiques portées par les grandes sagas islandaises. Il connaît sa valeur et la valeur de son peuple, il sait qu’il est le seul lien avec un folklore presque disparu mais pas pour autant non avenu. A sa manière fruste et naïve, il lutte pour l’honneur de son pays et de ses nobles aïeux, ces héros mythiques qui se battaient avec des géantes.

Le second volume revient sur le personnage qui a libéré Jon, Snaefrid, la fille du gouverneur Eydalin, l’homme le plus respecté d’Islande. Ayant dû renoncer à son premier amour, Arnas Arneus, un Islandais vivant au Danemark, elle s’est mariée avec un ivrogne qui dilapide tous ses biens. D’une grande beauté, elle est pourtant la jeune femme la plus noble d’Islande, surnommée la femme-elfe ou la vierge claire. Subissant les coups du sort qui la ramènent un temps au statut de mendiante et qui voient son père déshonoré et démis de toutes ses fonctions, elle n’a de cesse de se relever pour restaurer l’honneur déchu de ses parents, de son mari et, partant, de sa nation. C’est la partie la plus complexe du roman, les intrigues politiques se densifient tandis que le cas de Jon Hreggvidsson, à la fois coupable et martyre, jugé une deuxième fois, interroge sur les possibilités du pardon et de la rédemption, personnelle mais aussi collective.

Enfin, le troisième volume s’attache à Arnas Arneus, personnage ambigu par ses liens avec le pouvoir danois mais soucieux lui aussi de conserver, à plus long terme, l’honneur de son peuple qu’il a pourtant presque trahi, en recueillant l’ensemble des écrits islandais de la fin du Moyen-Âge. Alors que la peste décime la population islandaise, Arnas protège à Copenhague les sagas et les eddas collectés à travers son pays, conservateur de la mémoire de son île, rêvant de faire renaître sa prospérité passée. Croisant à nouveau le chemin de Snaefrid, qui le presse de réhabiliter sa famille, et de Jon Hreggvidsson, devenu un vieillard désabusé mais honnête, il voit son oeuvre se clore par une ironique catastrophe, qui n’empêchera pas cependant Snaefrid de renouer avec son pouvoir perdu.

Le tout forme une histoire fascinante, tant dans la complexité de son intrigue que dans la diversité des formes et des tons employés. Une oeuvre très éclatée, changeante, mais parcourue de bout en bout par la mémoire des grandes sagas islandaises et par le sentiment d’appartenir à un peuple longtemps bafoué, nié, mais dont les forces vives ne se sont jamais tout à fait éteintes. Même s’il est difficile de saisir toute la portée d’une telle oeuvre quand on connaît peu l’histoire de l’Islande (heureusement, la présentation et les notes de Régis Boyer, également excellent traducteur, permettent de combler une bonne partie de ces lacunes), La Cloche d’Islande reste un roman magnifique.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus full

Du même auteur : Le Paradis retrouvé

Sur le même thème :

5 Comments

  1. Une lecture des Edda est indispensable : grand admirateur de l’Islande je vais rajouter Laxness à ma reading list : quoiqu’il arrive, où que vous soyez : gardez la tête froide sur la « riviera méditerranéenne » ou autre PACA (Provence Alpes Côte d’Azur)…merci pour la découverte de cet auteur

    • Un des plus grands, malheureusement très mal mis en valeur en France (de bien mauvaises traductions pour certains romans, faites depuis l’anglais et non l’islandais)…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *