La Disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel

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« Récemment, comme je faisais le point sur les livres que j’avais lus ces dernières années, j’ai remarqué qu’il y avait désormais dans ma bibliothèque plus de romans américains que de romans français. Pendant longtemps, pourtant, j’ai lu de la littérature française. Pendant longtemps, j’ai moi-même écrit des livres qui se passaient en France, avec des histoires françaises et des personnages français. Mais ces dernières années, c’est vrai, j’ai fini par me dire que j’étais arrivé au bout de quelque chose, qu’après tout, mes histoires, elles auraient aussi leur place ailleurs, par exemple en Amérique, par exemple dans une cabane au bord d’un grand lac ou bien dans un motel sur l’autoroute 75, n’importe où pourvu que quelque chose se mette à bouger.

Je crois que c’est la raison principale qui m’a fait délaisser la France, que j’ai fini par la trouver trop statique, trop pétrifiée d’une certaine manière, en tout cas inadaptée au besoin d’air que j’ai intensément ressenti à un moment de la vie et que j’ai commencé à respirer en lisant des romans américains – des romans internationaux, ai-je pris l’habitude de dire, qu’on trouve traduits dans toutes les langues du monde et qui se vendent dans beaucoup de librairies.

Je ne dis pas que tous les romans internationaux sont des romans américains. Je dis seulement que jamais dans un roman international, le personnage principal n’habiterait au pied de la cathédrale de Chartres. Je ne dis pas non plus que j’ai pensé placer un personnage dans la ville de Chartres mais en France, il faut bien le dire, on a cet inconvénient d’avoir des cathédrales dans à peu près toutes les villes, avec des rues pavées autour qui détruisent la dimension internationale des lieux et empêchent de s’élever à une vision mondiale de l’humanité. Là-dessus, les Américains ont un avantage troublant sur nous : même quand ils placent leur actions dans le Kentucky, au milieu des élevages de poulets et des champs de maïs, ils parviennent à faire un roman international. »

tanguy viel la disparition de jim sullivanVoilà comment commence la Disparition de Jim Sullivan et, une fois n’est pas coutume, je n’ai pas pu me retenir de citer largement cet incipit que je trouve extrêmement savoureux et qui annonce bien le projet du narrateur, qui va ensuite brosser à grands traits son roman international à lui, un roman américain dont le héros est forcément un professeur d’université à la vie sentimentale compliquée, un roman où on passe forcément quelques temps dans des motels, un roman où on croise forcément une serveuse de diner qui s’appelle Milly ou Daisy.

Il parvient à rendre son histoire passionnante tout en faisant, tout au long du livre, le commentaire de l’oeuvre et donc un portrait assez général de la littérature américaine contemporaine. Bref, un exercice de style amusant et très intéressant si on le met en perspective avec La Vérité sur l’affaire Harry Québert, roman français mais terriblement américain, qui faisait finalement la même chose mais sans le recul critique qu’apporte Tanguy Viel.

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