Monsieur et La Réticence de Jean-Philippe Toussaint

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A l’occasion de la rentrée littéraire, j’ai lu un extrait de Nue, le nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint. A la fois fantasque et sobre, le début de ce roman m’a beaucoup plu et, en attendant de me le procurer, j’ai lu deux romans plus anciens de cet auteur, Monsieur, son deuxième effort, publié en 1986, et La Réticence, paru cinq ans plus tard. Assez loin du style que j’avais découvert dans le court extrait de Nue, ces deux romans sont dans la veine très « ligne claire » de bien des ouvrages parus chez Minuit, mais chacun avec divers petits craquements qui viennent perturber la petite musique d’un style minimaliste , indiquant l’évolution rapide d’un auteur vers une voie qui lui est propre.

monsieurMonsieur est un très court roman évoquant le quotidien d’un homme profondément banal, qui semble tout ignorer de la place qu’il occupe dans la société. Cadre chez Fiat-France, il parvient à ne rien faire de ses journées sans que personne ne s’en rende compte ; fiancé à une jeune fille, il se fond dans le décor au point d’emménager avec elle chez ses beaux-parents, puis d’y rester une fois la rupture consommée… Monsieur n’est qu’un être flottant, une ombre, sans volonté propre et incapable d’exprimer son opinion – ce qui peut se révéler embarrassant quand un voisin très entreprenant vous propose de participer à la rédaction d’un abrégé de géologie, par exemple. Il aimerait, sans doute, qu’on le laisse tranquille, quelque part sur une chaise, mais tout le monde semble vouloir le contrarier.

La présence de quelques décalages sauve Toussaint d’une trop grande monotonie, car après tout, le coup du type qui s’ennuie – au sens faible et au sens existentiel , on nous l’a déjà fait. L’ensemble n’est donc pas d’une grande originalité et l’épure du style n’aide pas à s’accrocher, mais quelques pépites au milieu de la dérive de Monsieur, comme les discours jargonnants du voisin géologue, ravivent à intervalles réguliers l’étincelle.

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réticenceLa Réticence marque déjà un tournant. On pourra commencer par lister les points communs avec le précédent : le personnage principal est un homme, perdu entre deux époques de sa vie (Monsieur a vingt-neuf ans ; le narrateur de la Réticence trente-trois, « la fin de l’adolescence » selon lui), dont les motivations restent floues tout au long du roman. Pas de passé, peu de relations, à peine un cadre socio-professionnel. Mais il y a déjà plus d’enjeux ici.

Ce narrateur, être flottant encore une fois, débarque un jour avec son fils âgé de quelques mois dans le village de Sasuelo, apparemment en vacances. Installé à l’hôtel pour quelques jours, il a pour principal projet de rendre visite à des amis, les Biaggi. Etrangement, dès son arrivée, il éprouve une certaine réticence à le faire. Il regrette d’ailleurs de les avoir prévenu de son arrivée par courrier, au point d’aller subtiliser, de nuit, la lettre qu’il leur avait envoyée avant qu’ils ne puissent la lire. A partir de là, le narrateur semble aller et venir entre la lucidité et la légère paranoïa, convaincu qu’il est que Biaggi – qu’on ne verra jamais – le suit, l’espionne, et se demande pourquoi il ne vient pas lui rendre visite. A cela s’ajoute la découverte inquiétante d’un cadavre de chat noir dans le port, qui finit de bouleverser le narrateur et nous fait basculer dans une ambiance proche du roman noir.

Evidemment, nous ne sommes ni dans un thriller, ni dans un roman psychologique. Si enjeux il y a, ils ne seront jamais vraiment aboutis : l’enquête concernant la mort du chat noir (car, le narrateur en est convaincu, il ne s’agit pas d’un accident) comme les raisons de tous les étranges agissements de notre jeune papa ne pourront satisfaire le lecteur soucieux de trouver des réponses. A bien des niveaux, on retrouve ici certains principes du Nouveau Roman, celui de Robbe-Grillet surtout : les vides et les légères incohérences conduisent à une lecture forcément active, dans laquelle l’enquête concerne avant tout le texte lui-même, d’autant plus que Toussaint prend un malin plaisir à utiliser des tournures très inhabituelles dès qu’une relative lui tombe sous la main, la rejetant loin de son antécédent (« Mon fils était réveillé maintenant, que j’entendais gazouiller », entre des dizaines d’autres), donnant l’impression d’un boitillement qui cacherait quelque chose, une sorte de double-fond grammatical peut-être… Mais en vain. Toussaint termine la Réticence avec un sourire en coin, content de son coup, et si le lecteur reste sur sa faim, c’est surtout parce qu’il a hâte de connaître un peu mieux cet étonnant auteur.

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