Les Instructions d’Adam Levin

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« C’est quoi ça ? »

Le visiteur a l’air intrigué, surpris, quelque peu paniqué parfois. Il tient entre ses mains Les Instructions d’Adam Levin. Pas le temps de lui répondre que déjà il découvre le plan-calligramme que dissimule la quatrième de couverture de l’édition française, relève des yeux pleins de questions, fronce un sourcil. Passage obligé de tous les invités pendant un bon mois, qui trouvèrent ce pavé à côté de ma table basse. Et moi de répondre, avec de moins en moins d’hésitations :

« Eh bien c’est un livre (bon point déjà), ça raconte comment dire l’histoire d’un gamin de dix ans, surdoué mais très violent – enfin non mais il a des accès de fureur – qui surtout est juif israélite (le changement de terme se produisit à la troisième ou quatrième explication, prouvant ainsi les dires de la psychologue de Gurion – le gamin en question s’appelle Gurion, et préfère le terme israélite à celui de juif – qui affirme qu’en plus de parler extrêmement bien pour un enfant de son âge, il est capable d’influencer la façon dont ses interlocuteurs parlent) et qui a une légère tendance à se prendre pour le Messie. Voilà.

-Ah bon, eh ben !

-Mais c’est vachement bien.

-Ah. »

Les instructionsJ’eus beau me perfectionner au fil du livre et des explications, je reçus rarement autre chose en retour que ce genre de réponses mi-polies, mi-inquiètes. Difficile de rendre autour d’un verre de rosé et d’un paquet de crackers le charme retors de ce personnage fascinant, qui échappe au principal défaut des petits surdoués de romans (je pense par exemple à la gamine tête à claques de l‘Elégance du Hérisson ou au jeune garçon trop éveillé pour être honnête d’Extrêmement fort et incroyablement près) : le côté petit je-sais-tout agaçant et peu crédible. Gurion est illuminé, mystique, et son côté violent nous force parfois à une certaine distance. Tout le contraire des personnages sus-cités, dont les créateurs font tout pour les rendre suprêmement attachants.

Quoi qu’il en soit, Gurion est suffisamment charismatique pour emporter l’adhésion d’une poignée d’élèves rencontrés dans la CAGE, un programme d’éducation visant les élèves aux comportements violents. Ribambelle de personnages trop intelligents pour leur âge mais dont les failles profondes parviennent à convaincre ; au premier rang desquels Scott « Mon Pote » Mookus et ses nombreux tics de langage et autres logorrhées insensées qui donnent aux livres certains de ses passages les plus poétiques. Ces quelques personnages vont rejoindre un mouvement formé autour de Gurion, qui n’imaginait pas fédérer tant de monde, sorte de révolution contre l’establishment – c’est-à-dire dans un premier temps contre les adultes du collège.

Alors qu’est-ce qui, là-dedans, justifie un tel pavé ? 1000 pages, tout de même ! En refermant le livre, on ne sait plus très bien. L’histoire se déroule sur quatre jours seulement, agrémentée de diverses digressions sur le passé de Gurion dans les écoles qu’il a précédemment fréquentées et où son influence sur ses camarades inquiétait déjà les parents d’élèves, ou sur le passé de ses parents. On ne comprend pas comment tout ça a pu prendre autant de place. On ne comprend pas non plus comment ça a pu sembler passer si vite. C’est un des tours de force d’Adam Levin. Les précisions et les évocations de micro-évènements sont légion mais n’alourdissent en rien l’ensemble, à la manière d’un tableau pointilliste suffisamment réussi pour que le rayonnement de l’ensemble  fasse oublier l’aspect laborieux de la tâche de l’artiste et le côté insignifiant de chaque point, qui ne prend son sens que dans l’ensemble. C’est un roman dont on sort avec des impressions plus que des souvenirs, à l’exception d’un ou deux tableaux particulièrement saisissants, à commencer par la grande scène de bataille dans le gymnase.

C’est aussi un roman qu’on doit laisser décanter avant de comprendre ce qu’il nous a fait. Car n’a-t-on pas, nous aussi, fait partie un instant du Côté du Dommage, le groupuscule mené par Gurion ? Je suis certain que quelques lecteurs ont eu la curiosité, à un moment ou à un autre, de fabriquer un fusil-à-cents, l’arme de prédilection de ces gamins excités. Car si Adam Levin a voulu explorer les mécanismes de la fascination d’un groupe pour un personnage charismatique, il est clair qu’il y est parvenu, en allant peut-être même plus loin que ce qu’il pensait : tout en nous montrant comment Gurion embarque ses camarades, de plus en plus convaincus qu’il s’agit bien d’un genre de Messie, il nous embarque à son tour en nous plaçant du Côté du Dommage, fermement opposés que nous devenons, en tant que lecteurs, à l’Arrangement.

C’est aussi de cette manipulation que découle l’impression de flou que laisse ce roman. Qu’est-on devenu au long de ces mille pages ? La relecture nous le dira peut-être. En attendant, que ceux qui n’en ont pas encore eu le courage fassent l’expérience, car les Instructions fait partie d’une espèce rare de livres, ceux qui vous changent un homme.

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