L’homme ralenti de J.M. Coetzee

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Paul Rayment a vécu une vie des plus ordinaires. Un mariage, un divorce, pas d’enfants ; une passion pour la photographie, dont il a fait à la fois son métier et son hobby de collectionneur ; quelques attaches en France mais un exil précoce en Australie ; et dans tout cela, peu de place pour les questions. Tout cela change lorsqu’il perd une jambe dans un accident de la route.

L’amputation amène son premier flot de questions : comment envisager le quotidien lorsqu’on est un homme vieillissant et qu’on vient, par dessus le marché, de perdre une jambe ? comment faire face à cette diminution, et la possibilité d’enfiler une prothèse change-t-elle vraiment le regard que l’on porte sur son corps tronqué ? La réflexion paraît pleine de potentiel, et Coetzee commence son roman sur quelques chapitres saisissants, nous projetant dès la première page au coeur de l’accident avant de nous donner une vision terrible de l’enfermement – physique et psychologique – ressenti par Rayment.

Si ces très belles pages semblent annoncer un roman crépusculaire et indolent, la donne est rapidement changée par l’entrée en scène de deux personnages féminins.

La première est l’infirmière et aide à domicile de Paul, Marijana Jokic, une jeune femme tonique venue de Croatie. Bien vite, ce qui doit arriver arrive : Paul, habitué à la solitude, craignant que celle-ci ne finisse par l’étouffer, tombe amoureux de cette femme qui prend si bien soin de lui. Evidemment, Marijana est mariée, et a d’ailleurs trois enfants. Paul en vient à se rêver père de substitution, proposant de payer des études à l’aîné et provoquant une tempête au sein de l’humble famille fraîchement immigrée.

La situation devient tristement convenue et c’est avec soulagement que l’on découvre le second personnage féminin, qui semble devoir mettre un coup de pied dans la fourmilière : Elisabeth Costello. Celle-ci est, pour commencer, une énigme : faisant irruption dans la vie et l’appartement de Paul, elle semble tout connaître de lui, sentiments compris, et se propose de l’aider – notamment en canalisant ses pulsions érotiques. En réalité, Costello est écrivain, et Paul doit devenir, ou est déjà, un personnage de son prochain roman. S’ensuit un jeu méta-littéraire qui semble très daté dans la vision qu’il offre de la relation entre l’auteur et son personnage, celui-ci étant perçu comme un être à qui il ne manque que l’incarnation, déjà pourvu de toute sa complexité psychologique, qui vient à l’écrivain – car ils sont faits l’un pour l’autre, selon Costello -, lequel n’a plus qu’à l’observer et coucher sur le papier ce qui se produit devant ses yeux.

Malheureusement, ce porte-parole de l’auteur au sein du roman n’apporte donc aucun renouveau à l’histoire qui commence à s’essouffler. Paul continue à s’embourber dans ses histoires de coeur, car c’est bien cela qui intéresse Costello et Coetzee. La première l’avoue : « Quand je suis venue frapper à votre porte, ce n’était pas pour apprendre comment un homme qui n’a qu’une jambe monte à vélo. Je suis venue voir ce qui se passe quand un homme de soixante ans engage son coeur sur une voie inopportune. » On aurait préféré l’inverse.

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