Balzac, le roman de sa vie de Stefan Zweig

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Lorsqu’il se suicide en février 1942, Zweig laisse derrière lui, inachevé, son grand oeuvre, une biographie de Balzac qu’il élabore depuis une dizaine d’années. Si on se rappelle qu’il était déjà l’auteur, au sein de l’essai Les Trois Maîtres, d’un essai sur Balzac, on n’aura aucune peine à imaginer l’attachement et la fascination de Zweig pour le plus grand romancier français du XIXe siècle. Après dix années de recherche et de documentation,  les connaissances de l’auteur autrichien sur son aîné sont encyclopédiques et composent une biographie vivante et enthousiaste.

Zweig BalzacMais le plus grand défaut de cette entreprise est justement l’admiration de Zweig pour Balzac et pour son oeuvre. Non seulement certains extraits de romans sont élevés de manière un peu rapide au niveau de matière première biographique (certes Balzac est tout à la fois Lucien de Rubempré, Louis Lambert, Daniel d’Arthez et d’autres encore, mais il est naïf de voir dans ces personnages de parfaits alter ego), mais surtout toutes les faiblesses de l’auteur de La Comédie Humaine sont excusées ; Balzac est forcément génial, grand, géant même, dans les lettres comme dans la vie. Il est sans cesse comparé à tout ce que les panthéons européens comptent de dieux, de titans et de héros, ses dettes colossales deviennent le symbole de son optimisme et de sa bonhomie, ses infidélités en amitié des preuves d’attachement à d’autres… Les rares reproches sont soit d’ordre physique, soit laissés à la charge d’amis de Balzac sans doute plus objectifs, comme Zulma Carraud, qui le met en garde contre la dispersion et la hâte qu’il a parfois à composer ses romans, qui rechigne à louer des oeuvres mineures comme Séraphîta. Pour Zweig, tout ne peut être que superlatifs, et cet encensement constant finit par jeter le discrédit surla biographie : on en vient à se demander si cet enthousiasme inextinguible n’est pas la marque d’un manque de sérieux, d’un aveuglement face aux données purement biographiques, surtout quand l’auteur s’embarque dans des envolées lyriques qui ont l’effet inverse de celui qui est recherché, comme dans ce passage :

«Cet esprit qui ne connaît pas la mesure s’est fixé un but en soi inaccessible, mais seule la mort peut poser des bornes à sa volonté prométhéenne. […] Comme un arbre puissant, nourri des sucs éternels de la terre, il dresse son tronc luxuriant, étendant toujours plus haut vers le ciel la ramure touffue de son oeuvre jusqu’à ce que la hache l’abatte ; solide à son poste, remplissant avec une patience proprement organique, la fonction qui lui fut dévolue par le destin : fleurir sans cesse, croître et donner des fruits toujours plus mûrs.»

Zweig se défait cependant de ce travers lorsqu’il s’agit de décrire les seconds rôles de ce roman de la vie de Balzac, au premier rang desquels se trouve Mme de Hanska. Si l’on n’a que rapidement parcouru des biographies de Balzac, on imagine l’amour entre lui et cette noble ukrainienne comme une idylle d’une beauté romanesque. Balzac la rencontre en 1833 et attend patiemment que son mari décède, soucieux de ne pas lui faire connaître le déshonneur. A la mort du mari c’est, enfin, le bonheur, qui ne dure malheureusement que six mois, jusqu’à la mort de Balzac. On n’imagine guère, alors, que la correspondance entamée en 1832 n’était au départ qu’un jeu de Mme de Hanska et desa suite pour tromper l’ennui des longues soirées d’hiver passées dans le château de Wierschownia où elle tient compagnie à son mari.

Si Balzac, qui a toujours rêvé de fréquenter des baronnes, des marquises, des princesses, n’avait pas mordu à l’hameçon, le jeu se serait sans doute arrêté de lui-même. Mais la correspondance est de plus en plus enflammée et débouche sur la première rencontre, à Neuchâtel. Et là, quel fossé entre l’homme de lettres distingué rêvé par Eva et le « gras plébéien » qu’est Balzac ! Qu’à cela ne tienne ; il faut ménager les espoirs de ce grand homme : peut-être est-ce le moyen d’entrer dans l’histoire littéraire ? Pari gagné pour Mme de Hanska qui, effrayée par la propension de Balzac à s’endetter, le fait encore mariner huit ans après la mort du richissime mari, M. Hanski. Et quand enfin le mariage est conclu, Balzac est tellement affaibli qu’il ne peut guère en profiter. Il faut rentrer en France au prix de mille souffrances, et passer les derniers mois presque aveugle, impotent, tandis que la jeune mariée se régale enfin de la vie parisienne dont elle a tant rêvé depuis son château retiré du monde. Il ne faudra pas compter sur elle pour veiller Balzac sur son lit de mort ; heureusement un Victor Hugo de passage s’en chargera, tout comme d’une oraison funèbre qui clôt la biographie de Zweig de manière déchirante, et avec laquelle on veut bien admettre que «de pareils cercueils démontrent l’immortalité».


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