La Belle Amour humaine de Lyonel Trouillot

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En cette rentrée littéraire 2013 est sorti un roman passionnant, d’une poésie folle, lumineux, et inexplicablement ignoré par toutes les sélections des prix littéraires : Parabole du failli de Lyonel Trouillot, neuvième roman de cet auteur Haïtien qui récolte de nombreuses récompenses depuis quelques années. Lu en août, ce récit évoquant le suicide d’une jeune comédien de Port-au-Prince lors d’une tournée en métropole et la vie des amis qu’il laissait derrière lui a été pour moi une vraie claque. J’attendais donc beaucoup de La Belle Amour humaine, qui vient de sortir en poche chez Babel.

Comme Parabole du failli, et comme l’essentiel des romans de Trouillot, La Belle amour humaine se passe en Haïti ; il se préoccupe cependant principalement d’une jeune fille, Anaïse, qui n’est pas originaire de l’île. Venue de la métropole, elle est à la recherche de son passé, ou plutôt de celui de son père. Celui-ci, mort lorsqu’elle avait trois ans, a passé son enfance entre Port-au-Prince et le petit village de pêcheurs d’Anse-à-Fôleur. C’est ce village qui focalise l’attention d’Anaïse, car son grand-père y est mort dans l’incendie de sa maison ; un incendie vraisemblablement criminel pour lequel aucun coupable n’a été trouvé.

Paradoxalement, Anaïse met fort longtemps à prendre la parole : toute la première partie du roman est monopolisée par la logorrhée de son chauffeur de taxi, Thomas, qui connaît bien Anse-à-Fôleur puisque son oncle, un peintre aveugle, y habite. Profitant de la longue route entre la capitale, où Anaïse vient d’atterrir, et le village, Thomas évoque les quelques habitants qui font de l’anse une sorte de lieu utopique, paradis rousseauiste où la propriété est quasiment abolie, où l’étranger est accueilli comme un ami de retour d’un long voyage, où la convivialité et la joie de vivre sont de mise malgré les dangers de la mer qui refuse parfois de rendre un ami pêcheur. Dans ses digressions, il brosse également le portrait des touristes typiques qui arrivent à Port-au-Prince : celui qui veut se frotter à une couleur locale en toc, celui qui a peur de tout et dont on se demande pourquoi il ne reste pas chez lui, celui qui ne considèrera avoir passé de bonnes vacances que s’il a dépensé tout son argent…

On l’aura compris, Lyonel Trouillot fait ici l’éloge d’une certaine façon d’être au monde et d’être dans la société. C’est d’ailleurs une question qui revient régulièrement : que dois-je faire de ma présence au monde ? Le modèle, c’est la calme fraternité d’Anse-à-Fôleur. Le repoussoir va se dessiner au fil du texte : il s’agit du grand-père d’Anaïse et d’un de ses amis, un homme d’affaires et un colonel, qui ont décidé un beau jour de faire construire deux maisons jumelles en plein milieu du village de pêcheurs. Des hommes qui considèrent que tout leur est dû, et que leurs relations avec autrui ne doivent être motivées que par le profit, mettant ainsi en danger l’équilibre de l’utopie… Jusqu’à ce que leurs maisons brûlent.

Evidemment, Anaïse va découvrir Anse-à-Fôleur, comprendre l’attrait incroyable de ce coin de paradis, découvrir le meurtrier de son grand-père, et renoncer à le poursuivre. Tout ceci est inscrit dès le départ dans l’idéalisme du récit.

On pourra reprocher à ce court roman un certain manichéisme – les gentils pêcheurs altruistes vs. les businessmen égocentriques. Il est certain que l’idéal qu’il propose est un brin naïf, et même s’il peut nous faire réfléchir sur nos habitudes de métropolitains, son message pourra paraître léger. C’est le propre de toute utopie : être irréalisable. Mais une fois que l’on a accepté cette convention, on pourra se laisser porter par la langue de Lyonel Trouillot, qui charrie d’innombrables éclats de poésie. La plage, le ressac de la mer, le vent dans les palmes, les chants, le soir autour du feu ? Pas la peine de faire le voyage, il y a tout ça dans chaque phrase de La Belle Amour humaine.

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Illustration : Wilson Bigaud (peintre haïtien), Le Paradis.
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