Le Convoi de l’eau d’Akira Yoshimura

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Sur les bords de la rivière K, un hameau va être englouti par un lac artificiel nécessaire à l’alimentation d’une centrale hydroélectrique. Le village, de tous temps, est resté coupé du monde et n’a été découvert qu’une fois le projet de barrage lancé. Il abrite une poignée d’habitants qui vivent dans des maisons couvertes de mousse, en autarcie, et selon des traditions perdues depuis longtemps. Qui se souciera donc de ces quelques âmes forcées à l’exil ? Personne, excepté peut-être un des ouvriers envoyés sur place pour réaliser les premiers les premiers travaux : sondage du sous-sol, creusement de tunnels à la dynamite. Pourtant, au début du roman, l’incompréhension est de mise entre ces deux mondes. Les ouvriers, plutôt rustres, brutaux, ne comprennent pas l’hostilité des habitants du hameau, ces êtres quasi-fantômatiques qu’ils ne peuvent apercevoir que de loin, drapés dans d’amples vêtements blancs qui se confondent avec la brume qui envahit constamment cette vallée humide. Ils sont même tentés de rire lorsque le souffle de la dynamite fait s’effondrer le tapis de mousse qui recouvre les toits des maisons et que les villageois s’efforcent sans raison apparente de le replanter. A quoi cela rime-t-il, puisque le village va être détruit ?

Comme n’importe qui, ces ouvriers profitent de leurs quelques instants de pouvoir : les occasions sont rares de trouver un adversaire aussi faible et aussi réticent à montrer les dents. Récit classique de la défaite de la tradition face à une modernité destructrice et irrespectueuse. La cruauté de ces hommes est tout à la fois dramatique et d’une banalité exemplaire. Un seul hésite à se joindre aux ricanements du groupe : le narrateur.

Le-convoi-de-l-eau-yoshimuraS’il est dans un tout autre état d’esprit que ses camarades, c’est d’abord que l’atmosphère humide de la vallée lui rappelle un mauvais souvenir : son séjour en prison, dans une petite cellule insalubre. Et s’il ne cherche pas à exercer sa cruauté sur les villageois, c’est qu’il en a déjà eu sa part, en tuant sa femme des années plus tôt. D’elle, il conserve quelques fragments d’os dans une boîte qui lui rappelle sans cesse la violence de son crime. Aussi est-il particulièrement à même de comprendre l’étrange relation que nouent les villageois avec leurs morts, à qui ils ont consacré les terres les plus fertiles de la vallée, transformées contre toute logique en cimetière, et qu’ils vont tenter d’emmener avec eux dans leur exil, après la destruction de leur village. Tandis que les ouvriers sondent, piochent, creusent, les habitants du hameau déterrent leurs morts pour emporter le crâne de chaque membre défunt de la communauté. Bien qu’il cherche plutôt à oublier, le narrateur ne peut s’empêcher d’être fasciné par ce rituel du souvenir. Si bien qu’il fera tout pour aider les villageois à garder leur dignité, écornée par le comportement parfois honteux des autres ouvriers,  jusqu’au moment du grand départ.

L’eau est bien entendu l’élément central de ce roman. Elle est la raison pour laquelle les ouvriers se sont déplacés, elle est aussi leur quotidien dans cette vallée toujours recouverte de brume et où la pluie tombe, semble-t-il, sans discontinuer. Elle est à la fois source de vie (d’où le respect presque religieux des villageois pour la mousse qui recouvre leur maison) et de mort – par noyade ; de maladie, et de plaisir quand les ouvriers découvrent une source d’eau chaude. Le style de l’auteur se calque merveilleusement bien sur ce motif. Tantôt d’une fluidité vive pour décrire le quotidien des ouvriers, il sait se faire nébuleux, brumeux pour évoquer les villageois, témoignant d’un respect admiratif envers les traditions passées, et envers le rapport à la mort presque apaisé dont font preuve les rites du hameau. Pour un lecteur occidental, l’évocation de ces rituels est précieuse, passionnante. Le Convoi de l’eau est un roman d’ambiance, qui prend son temps et son rythme lent pourra décourager certains, mais sa puissance d’évocation indéniable en fait un livre fascinant.

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Illustration : le torii flottant du sanctuaire d’Itsukushima
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