Faites vos valises les enfants, demain on va en Amérique ! de Valérie Tordjman

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Je me souviens que mon oncle avait une 11CV immatriculée 7070 RL2.
Je me souviens de Lester Young au Club Saint-Germain; il portait un complet de soie bleu avec une doublure de soie rouge.
Je me souviens que je me demandais si l’acteur américain William Bendix était le fils des machines à laver.
Je me souviens que Caravan, de Duke Ellington, était une rareté discographique et que, pendant des années, j’en connus l’existence sans l’avoir jamais entendu.

Ca, évidemment, c’est du Perec. Riche idée que ces fameux « Je me souviens », écriture du moi fragmentée et écho générationnel. Des petits morceaux de mémoire le plus souvent banals, pour la plupart exclus des livres d’histoire et pourtant partagés par toute une tranche d’âge. La limite étant bien sûr question de générations : un lecteur né dans les années 80 (comme votre serviteur) aura loupé une bonne partie de ces souvenirs ; qu’importe, l’idée est assez forte pour toucher malgré tout dans la plupart des cas, et produit – magie de Perec – une sorte de nostalgie de ce qu’on n’a pas connu. Et c’est justement là que se situe l’échec de Valérie Tordjmann. Car on pourrait résumer Faites vos valises… en quelques « Je me souviens » :

Je me souviens que mon père avait une DS.
Je me souviens des westerns, à la télé.
Je me souviens de l’aéroport d’Orly et des avions qui ressemblaient à Flipper le dauphin (sic).
Je me souviens de mes fantasmes d’Amérique.

Quoi d’autre ? Oh, pas grand chose, ou plutôt si, une liste infinie, proprement interminable, de souvenirs plus ou moins importants, des premiers pas sur la Lune au Banania, de De Gaulle à Joe Dassin. La banale histoire de trois gamins, Lou, Phil et Ric qui ont grandi dans les sixties en banlieue parisienne, avec un papa qui rêvait de l’Amérique.

9782847422771Et puis ? Et puis : rien. Une première partie du roman est consacrée à cet enfilage de souvenirs sur un ton qui se veut enthousiaste, qui tente de mimer l’excitation des trois gosses en ponctuant un texte insipide de « ouais« , « yes » et autres « yeap » (on ira jusqu’à un crispant « Oh que yes ! » répété à l’envi par un des garçons) et à grands renforts de points d’exclamation qui semblent presque toujours tomber à côté de la phrase qui leur est destinée. La deuxième partie voit le papa mourir. Ce père qui a transmis à ses enfants leurs rêves d’Amérique, croyez-vous qu’on va le pleurer ? Oui, bien sûr, rapidement mais on est surtout occupés à vanter les mérites de la dernière Citroën ramenée par Lou à l’enterrement. Mais tout de même, pour lui faire honneur, on va s’organiser un petit voyage aux USA, d’abord chez les Indiens, ensuite pour aller au Burning Man, ce fameux festival assez déglingué qui a lieu tous les ans au Nevada.

Ce serait peut-être l’occasion de s’engager dans une réflexion sur le rêve américain, non ? Ca me paraissait être une bonne idée mais, bon, je ne suis pas écrivain et Valérie Tordjman n’est pas de cet avis. Pas de souci. On va tout de même aller fréquenter les Indiens, les pauvres, dans leurs réserves ; ou comment se glisser derrière la façade et rester tout de même dans les clichés les plus banals. On pourrait s’efforcer d’atteindre la réalité, même passée au prisme du rêve, mais non, on continue à parler de bisons, à prendre la guerre de Sécession pour une joyeuse plaisanterie ;  bref, si vous avez envie de partir en Amérique achetez plutôt le guide du Routard.

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Du même auteur : L’Enchantement des lucioles

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