Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon

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Après avoir décroché le grand prix de l’Académie Française avec Retour à Killybegs en 2011, Sorj Chalandon est, dit-on, un des candidats les mieux placés dans la course au Goncourt avec Le Quatrième Mur. Considérant qu’il est le premier des romans de la sélection des amis de chez Drouant que je lis, je ne me prononcerai pas sur ses chances même s’il me semble qu’il ferait un bien beau Goncourt.

Le Quatrième Mur nous plonge au coeur de la guerre du Liban, au début des années 80, avec pour guide Georges, un jeune metteur en scène de la génération mai 68. Eternel étudiant, militant d’extrême-gauche n’hésitant pas à aller jusqu’à mettre sa vie en danger dans des rixes avec des représentants de l’extrême droite la plus dure, indéfectible défenseur de la Palestine, il rencontre Sam, homme de théâtre lui aussi. Profondément malmené par l’histoire (parents déportés, exil forcé après avoir été torturé en Grèce, son pays natal), celui-ci va remettre en question les engagements de Georges. C’est également lui qui, hospitalisé, l’enverra au Liban pour réaliser son grand projet  : monter l’Antigone d’Anouilh avec une équipe de comédiens mêlant toutes les communautés du pays en guerre. Sam a entamé les premières démarches ; le reste repose entre les mains de Georges, qui laisse femme et enfant derrière lui pour découvrir le Liban.

Revenons au Goncourt une minute. Vu comme ça, Le Quatrième Mur rassemble effectivement les ingrédients majeurs d’un Goncourt sur deux. On pourra facilement le comparer aux deux derniers : il penche du côté du témoignage de guerre, comme L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni ; il se veut une discussion avec la littérature comme Le Sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari. Il ne ressemble pourtant à aucun de ces deux médiocres romans, simplement grâce à cet excellent point de départ. Georges n’est pas un soldat, et il abordera la guerre avec une stupeur et un humanisme qui le différencient bien du Rambo devenu facho du Jenni. Et Georges est un metteur en scène, et son travail sur le texte d’Anouilh permet à Chalandon de construire une relation intime entre son roman et la pièce, une discussion féconde bien loin du saupoudrage augustinien de Ferrari.

C’est là surtout qu’est l’intérêt de ce roman. Chalandon récupère le brûlant texte d’Anouilh mais ne s’en sert jamais comme prétexte, ni ne l’oublie dans un coin une fois pris dans les feux croisés de la guerre. Les comédiens choisis par Sam sont issus de toutes les communautés – Druzes, Chrétiens, Chiites, Palestiniens… – et l’enjeu est évidemment d’obtenir une paix symbolique le temps d’une représentation. Un objectif utopique qui pourrait nous faire basculer dans un certain angélisme : le pouvoir de la littérature est-il suffisant pour mettre à mal une telle violence ? Chalandon répond par la négative en dépit de quelques moments de grâce qui voient les comédiens – personnages très touchants en ce qu’ils humanisent le conflit – réellement partager malgré les profonds clivages qui les séparent. La littérature se heurte à l’indescriptible violence qui vient envahir les pages du roman jusqu’à la nausée – où le style de Chalandon, jusque là plutôt transparent, se fait enfin remarquer. 

Evitant ainsi tous les pièges inhérents à son sujet (décrire la guerre avec pathos, tomber dans la mièvrerie de la paix pour tous…), Le Quatrième Mur apparaît comme un concurrent sérieux dans la course aux prix – et on voit mal, en dehors de Jean-Philippe Toussaint, qui pourrait lui rafler le Goncourt sous le nez.

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6 Comments

  1. Un bien bel article qui donne très envie de lire ce livre, qui me fait déjà de l’oeil depuis quelques jours dans ma bibliothèque préférée! Il faisait déjà partie de ma PAL, grâce à toi il vient de passer sur le dessus de la pile!

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