Manuel de survie à l’usage des incapables de Thomas Gunzig

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Tout commence sur un baleinier. Ambiance Moby Dick. Des moussaillons inexpérimentés scrutent les flots à la recherche d’un foutu rorqual que le capitaine traque depuis vingt ans. Celui-ci rôde, dans l’ombre, une énigme que peu de membres de l’équipage ont eu l’occasion de réellement rencontrer. Il paraît d’ailleurs qu’il est un peu timbré. Rien à voir avec le capitaine Achab cependant ; pas question de combat avec la force divine que représente un cachalot blanc, ici il s’agit simplement de ramener au port quelques tonnes de viande qui s’écouleront à très bon prix. Car si tout commence sur un baleinier, il est avant tout question de logique marchande dans ce Manuel de survie. Une logique marchande ardemment moquée par Thomas Gunzig, dont la première pirouette apparaît après une scène épique de chasse à la baleine, lorsque celle-ci, harponnée, se débattant dans une eau bouillonnante mêlée de sang, révèle son flanc sur lequel les marins découvrent, consternés, la célèbre virgule de Nike. Chute surréaliste de ce court récit de genre, qui nous met tout de suite en jambes et nous fait comprendre, si on ne le connaissait pas avant, que Thomas Gunzig est un sacré charlot et qu’il va bien se rire de nous pendant 400 pages. Et qu’en plus, on va adorer ça.

manuel de survie à l'usage des incapablesLaissons derrière nous ces histoires de baleines dont on n’entendra plus parler avant les dernières pages du roman, dans une autre chute délicieuse qu’il serait grossier de révéler. Le décor du Manuel de survie à l’usage des incapables n’est pas l’infini de l’océan mais l’espace étriqué d’une banlieue lambda au milieu de laquelle trône, indispensable centre nerveux, un supermarché. Profusion de produits en tous genres qui passent les uns après les autres dans les mains des caissières, dans une réjouissante symphonie de bip. De quoi contenter tout un tas de cadres grisâtres qui ont pour seule préoccupation le rendement. Seulement voilà, une ombre au tableau les empêche de tourner en rond : une caissière un peu trop lente, qui semble vivre – trahison de l’esprit d’entreprise – une idylle naissante avec le primeur, Jacques Chirac Oussoumo. Ni une ni deux notre anti-héros, Jean-Jean, entre en scène, appelé par le gérant. Sa spécialité, à Jean-Jean, ce sont les caméras de surveillance. Les géniaux décideurs veulent simplement une vidéo prenant notre caissière et Jacques Chirac en flagrant délit de roucoulades pour se débarrasser d’eux. Pas de problème pour Jean-Jean, ça arrive tous les jours. Seulement, lorsque les deux coupables sont convoqués pour se voir signifier leur licenciement, l’histoire dérape et Jean-Jean se retrouve bien malgré lui avec une mort sur la conscience.

A partir de là, la machine s’emballe. Jean-Jean et sa femme Marianne sont pris pour cibles par les quatre fils de la caissière, de dangereux bandits qui viennent de braquer un fourgon de transport de fonds à grands renforts de grenades et lance-roquettes et qui répondent aux noms de Blanc, Gris, Brun et Noir, quatre jeunes loups – au sens figuré comme au sens propre, puisqu’ils ont bénéficié d’une manipulation génétique pré-conception somme toute assez banale – qui ont pour seule horizon la violence et le chaos. Situation bien inconfortable pour Jean-Jean, mais qui l’amènera à rencontrer la charmante Blanche de Castille Dubois, dépêchée par ses employeurs pour le protéger.

La dimension satirique de tout cela crève les yeux, évidemment. Thomas Gunzig tire sur tout ce qui bouge : consumérisme, ghettoisation, violence symbolique ou réelle exercée par les dominants, esclavagisme moderne… Chacun en prend pour son grade. Mais l’intelligence du Manuel de survie à l’usage des incapables réside dans son aspect très chaotique ; Gunzig mélange les genres – une citation de Schwarzenneger en exergue donne le ton -, saupoudre un peu de science-fiction de gaudriole, et son humour acide fait feu de tout bois. Nulle trace d’anti-conformisme béni-oui-oui ici, ni de morale ahanante de l’ordre du « tous pourris ». D’après notre manuel, on ne pendra pas le dernier patron avec les boyaux du dernier curé (peut-être parce que les classes dites populaires se seront entretuées avant), désolé pour ceux qui y croyaient encore. Thomas Gunzig décide donc de rire – en montrant bien les crocs – de ce qui devrait nous faire pleurer, et le fait avec beaucoup de talent. Une seule leçon, au final : l’humanité n’est pas forcément là où on l’attend. Au coeur de cette rentrée littéraire que les critiques ont placé sous l’égide du social et de la révolution, considérant des Haenel ou des Loïc Merle comme des chantres du soulèvement – eux qui ne faisaient en réalité que distiller de molles idées convenues  et imaginer des révolutions sous cellophane -, ce roman de Thomas Gunzig est rafraichissant : enfin un peu de subversion à se mettre sous la dent !

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