Chambre 2 de Julie Bonnie

Venus of Willendor 3 angles

Il existe sur TF1 une curieuse émission intitulée Baby Boom qui permet à tous les fans de placenta et d’allaitement de vivre leur passion à fond. On y suit des femmes, enceintes jusqu’aux yeux, de leur admission en maternité à la (généralement) joyeuse délivrance, à grands renforts de montage dramatique et de chansons avec Beautiful dans le titre parce qu’on est là pour assister à un putain de miracle quotidien, et pour faire pleurer dans le chaumières. Les fans de Baby Boom seront donc ravis d’apprendre qu’un roman existe maintenant pour les faire patienter entre deux saisons : Chambre 2 de Julie Bonnie, récemment primé par la Fnac (et rejoignant ainsi les autres énigmes de la rentrée littéraire). Béatrice, la narratrice, est auxiliaire puéricultrice en maternité et constitue donc un témoin de choix pour décrire ce qui se passe dans ce genre de service ;  de chambre en chambre, elle nous décrira le cas particulier que constitue chaque jeune maman, ce qui lui permettra entre autres de s’apitoyer sur son propre sort.

julie bonnieEn apparence, le roman ne suit pas la même ligne niaise et angélique que l’émission dont je parlais. Julie Bonnie fait même tout ce qu’elle peut pour prendre le contrepied des images d’Epinal concernant l’accouchement, jusqu’à la caricature puisqu’on dirait qu’elle s’est efforcée de couvrir tous les cas de figure qui font de la maternité une épreuve : avortement, impossibilité d’allaiter, enfants morts-nés, bébés nés sous X, déni de grossesse… Malgré cela, on reste dans le mythe de « la plus belle chose au monde ». Béatrice, des flashbacks nous l’apprennent, a certes souffert en accouchant la première fois, et même perdu un enfant… Il n’empêche que quand elle tombe enceinte elle le sent, pas besoin de test, la grossesse est une révélation spirituelle et elle est l’ange de sa propre Annonciation. En dépit de tous les malheurs, elle vit dans un monde merveilleux où les contractions sont une danse mystique et où les enfants de cinq ans comprennent avant leurs parents ce qu’est la maladie ou la mort (les enfants sont merveilleux, comme le disait si bien Jacques Martin). D’où une méfiance permanente, voire une certaine hostilité qui me semble tout à fait déplacée envers l’ensemble du personnel soignant, tous des incompétents aigris qui ne font que contrarier la déesse de la fertilité qui sommeille en chaque femme. Béatrice, elle, sait. Parce que, elle nous l’explique à longueur de chapitres rétrospectifs évoquant son ancienne vie, elle n’est pas normale. Non. Elle est même folle.

La première évocation de cette folie fait naître une curiosité légitime. Quelle vie délirante a-t-elle menée ? Je vous le donne en mille : elle a été danseuse. Jésus Marie Joseph, une artisse ! Qui dansait nue, qui a pour modèle Marylin Monroe (ouh la catin satanique) et vivait dans un camion avec son saltimbanque de mari et un couple de, je n’ose le dire, de, de… de pédés ma bonne dame ! La folie à l’état pur ! Dieu nous protège de ces déviants !

Malheureusement ou heureusement, ces gens-là, c’est tous des alcooliques ou des cocaïnomanes alors, bien sûr, ça s’est mal terminé et Béatrice a été bien obligée de s’installer dans un petit appartement près du Père-Lachaise avec ses deux enfants, bientôt abandonnée par son violoniste, et de trouver du boulot. Auxiliaire puéricultrice, on ne peut pas dire qu’elle adore, mais bon, ça lui permet de soigner l’âme des patientes (car c’est important, l’âââme, on parle beaucoup d’ââââme dans ce roman, mais ces idiots de médecins n’y pensent jamais à l’âââme, eux tout ce qui les intéresse c’est leurs petits scalpels et leurs petites sutures, les cons) entre deux séances de victimisation – car rappelons-le, Béatrice est folle alors forcément avec ses collègues tristement normales, ça passe moyen.

Soyons clairs, je ne suis pas une femme, et je ne vivrai donc jamais cet intense moment de bonheur – ou de déchirement – qu’est l’accouchement. Il n’est donc pas étonnant que ce livre me touche peu bien que je considère qu’il est utile d’évoquer la multiplicité des ressentis des mères au moment de rencontrer leur enfant. Seulement, sous couvert d’évoquer le regard que porte la société sur le corps des femmes – comme nous l’annonce l’éditeur -, je trouve que ce roman véhicule des clichés, voire une idéologie le concernant qui n’est pas très saine. Certes, Béatrice prône une certaine liberté du corps féminin – au quotidien, quand elle ose danser nue sur scène, ou lors de l’accouchement quand elle remet en question la médicalisation trop envahissante d’un moment qui pourrait redevenir plus naturel. Mais jamais ou presque les femmes ne sont abordées sous un angle autre que la maternité. Chambre 2 est un défilé de femmes qui semblent considérer que la féminité passe par l’enfantement, malgré le vague recul critique de Béatrice. Ainsi, malgré son évidente bonne volonté, Julie Bonnie finit par donner une image de la femme aussi réductrice que celle qu’elle veut combattre, et il est dommage voire inquiétant qu’un prix à la notoriété certaine ait ainsi distingué ce roman.

platypus fullplatypus grayplatypus grayplatypus grayplatypus gray

Sur le même thème :

13 Comments

  1. Je suis une femme et je n’ai strictement aucune envie de lire ce roman. Les « intuitions » de Béatrice me laissent dubitatives, tout comme l’idée que féminité = maternité. Je pressens ce qu’il peut avoir de réducteur, et, j’y vais un peu fort, je n’ai pas envie de perdre mon temps en le lisant.

    • En effet, je pense qu’il faut avoir un minimum d’empathie pour cette vision de la féminité pour apprécier ce roman… Et il me semble que si on ne s’y retrouve pas, il vaut mieux passer son tour : il y a bien trop de choses à lire pour perdre du temps !

    • Il faut dire que j’ai un double handicap puisque je ne me sens nullement concerné par l’idée de paternité/maternité. Je pense que c’est le problème principal (ça et les clichés terribles qu’on trouve dans le roman, bien sûr). Je serais d’ailleurs curieux d’avoir l’avis d’autres hommes…

  2. Pour faire bonne mesure, lire ensuite « Instinct primaire », de Pia Petersen… Contrepied radical! Bravo pour ce billet plein d’humour. 🙂

    • Merci ! J’ai effectivement noté Instinct Primaire après avoir lu le billet de Stephie (de Mille et une frasques) ; je vois que tu en as parlé aussi mais j’ai seulement lu en diagonale histoire de ne pas trop déflorer le texte ! J’essaierai de le lire au plus vite même s’il n’est pas disponible dans le fonds de ma bibliothèque pour le moment… Je vais devoir casser la tirelire 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *