Le Pingouin d’Andreï Kourkov

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A quoi pouvait ressembler la vie dans un pays de l’ex-URSS, quelques années après l’éclatement du bloc soviétique ? Comment un pays comme l’Ukraine a-t-il pu traverser cette période de transition et de reconstruction ? Voilà des questions que l’histoire contemporaine aborde peu, et qui sont pourtant passionnantes. Etant trop jeune pour avoir vécu en direct l’évolution de ces pays  juste après leur indépendance, j’étais particulièrement intéressé par Le Pingouin, de l’auteur ukrainien d’expression russe Andreï Kourkov, censé peindre « un tableau impitoyable de l’ex-Union Soviétique ».

Pour cette plongée dans la société ukrainienne des années 90, Kourkov choisit de se focaliser sur Victor Zolotarev, un écrivain raté qui, pour gagner sa croûte, accepte de travailler pour la rubrique nécrologique d’un quotidien. Son rôle ne sera pas de rédiger un hommage au pied levé à des disparus, mais de créer une réserve de « petites croix » en prévision de la disparition des personnalités importantes du pays (ce qu’on appellerait plutôt le « frigo » dans les rédactions françaises). Entre autres choses, Victor a la particularité d’avoir adopté un pingouin (ou plutôt un manchot) lors du démantèlement partiel du zoo de Kiev. Il mène avec lui une vie morne, qui va se trouver chamboulée lorsque les personnes célébrées dans ses « petites croix » vont se mettre à mourir un peu trop rapidement.

9782020477819Nos soupçons sont bien vite éveillés : une cantatrice, sujet d’une des premières nécrologies de Victor, décède dans des circonstances louches ; un de ses commanditaires, Micha, doit disparaître quelques temps et lui confie sa fille, Sonia, ainsi que quelques énormes liasses de billets et un revolver ;  Victor lui-même, sur les conseils de son patron, s’exile quelques temps à la campagne le temps que « la poussière retombe ».

Les conclusions s’imposent assez vite : les « petites croix » de Victor ne sont pas de simples articles ; quelqu’un s’en sert comme « base de données » pour décider qui tuer. Et si Victor ou Micha sont en danger, c’est donc que des forces opposées réagissent. Simple, non ? Etrangement, pas pour Victor. C’est là, essentiellement, ce qui déroute dans le Pingouin. Victor devrait doit parvenir à recoller les pièces du puzzle, soit – au moins – devenir obsédé par les questions qui se posent à lui : qui le poursuit ? à qui ses articles profitent-ils ? qu’est-ce qui relie les différents morts ? Pas du tout. Victor obéit aux ordres, s’étonne parfois d’un détail mais l’oublie aussitôt. J’ai trouvé ce manque de suite dans les idées pénible, car le roman finit, sur une cinquantaine de pages, par tourner en rond faute d’un élément qui permettrait de clarifier la situation, dont tous les tenants et aboutissants ont été exposés en long, en large et en travers. En terminant le livre, je me suis demandé si ce qui pourrait passer pour de la bêtise est supposé avoir un sens particulier. J’imagine qu’on pourrait y voir la docilité impuissante de l’ukrainien lambda face à des puissances qu’il soupçonne à peine. Le roman est régulièrement interrompu par des accès de violence : fusillade dans la rue, explosion de mine devant une datcha, et même si l’inconséquence de Victor empêche d’installer un vrai climat de terreur, il faut avouer que le malaise règne. Ou peut-être est-ce le signe d’une incapacité à s’adapter à de nouvelles règles du jeu, à l’instar d’un personnage secondaire mais intriguant, le professeur Pidpaly, spécialiste des pingouins resté coincé dans l’idéalisation de l’URSS et refusant d’entrer dans la modernité, qui demande à Victor de brûler son appartement après sa mort afin qu’aucun de ses biens ne soit réutilisé dans le futur.

Une incapacité à s’adapter qui passe aussi par les relations sociales de Victor : celui-ci oublie en partie Micha, le pingouin, dès lors que Sonia entre dans sa vie ; il laisse ces deux-là s’occuper ensemble sans vraiment se soucier d’eux. Plus tard, lorsqu’il rencontre la jeune Nina, la relation amoureuse qu’il parvient à tisser avec elle est complètement superficielle, singeant sans conviction les actes d’un vrai couple, Victor se mettant par exemple à la recherche d’une maison de campagne (une datcha) qui ne sera jamais achetée. Même chose en amitié : Victor se lie avec Sergueï, un policier extrêmement serviable, mais leur relation est déséquilibrée puisque Victor ne s’ouvre que très peu, et elle finit par s’étioler. Victor ressemble ainsi beaucoup à son pingouin : en décalage permanent, incapable de reconnaître ses semblables parmi ceux qui l’entourent, en bref : pas à sa place. Et c’est justement lorsqu’il prend conscience du mal-être de Micha, qui devrait retourner vivre en Antarctique plutôt que de traîner sa déprime à Kiev, qu’il parvient à régler – si l’on peut dire – ses propres problèmes. Cette identification de l’homme  à l’animal m’a fait penser à un roman de Romain Gary que j’ai lu plus tôt dans l’année, Gros-Câlin. Celui-ci met en scène M. Cousin, le propriétaire d’un python, mais les enjeux sont à peu près les mêmes : il est inadapté socialement à un monde qui a évolué trop vite pour lui, et finit par se prendre lui-même pour un serpent de Madagascar, symbole même de la solitude en plein coeur d’une grande ville.

J’ai ainsi eu plus de facilité à rentrer dans le thème social du Pingouin :  la solitude de Victor, c’est la solitude de n’importe qui, celle de Micha, de M. Cousin ou d’un python, à Kiev, à Paris ou à Buenos Aires. La dimension politique m’a semblé plus fastidieuse en raison de la lenteur de Victor à comprendre ce qui l’entoure, même s’il est intéressant d’entrevoir ce à quoi ressemblait la société ukrainienne en 1996.

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5 Comments

  1. « A quoi pouvait ressembler la vie dans un pays de l’ex-URSS, quelques années après l’éclatement du bloc soviétique ? » Je peux te le raconter, si tu veux :).

    • J’en serais ravi ! Ou bien, si tu manques de temps pour écrire tes mémoires et que tu as quelques références intéressantes sur le sujet, je prends aussi : je connais assez mal les auteurs d’Europe de l’Est 🙂

      • Avec grand plaisir, ça fait longtemps que je n’ai pas eu l’occasion d’étaler ma confiture. Non je plaisante, en tout cas si je peux t’aider ou te donner un avis sur un certain sujet, n’hésite pas, d’autant plus que les médias français manquent cruellement d’objectivité lorsqu’il en va des pays de l’est, la Russie en particulier.

        • J’y penserai ! Pour l’instant je me plonge dans la littérature russe (ou du moins de langue russe puisque Kourkov est ukrainien) dans le cadre d’un défi lecture organisé sur un forum… On verra ensuite si un pays m’interpelle plus qu’un autre, mais ça fait un moment que je me dis que ce serait intéressant de découvrir ces terres méconnues 🙂

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