Les Cobayes de Ludvík Vaculík

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Vachek, le héros et narrateur des Cobayes, mène une vie banale à Prague, où il travaille pour la Banque d’Etat. Une femme, deux fils, des collègues avec qui nouer quelques relations superficielles… Vachek semble se contenter de peu et est donc satisfait de sa petite vie. Jusqu’à ce que ses fils lui demandent un animal de compagnie : ne voulant ni chat ni chien dans son petit appartement, Vachek leur offre un cobaye, qui sera bientôt rejoint par quelques autres représentants de son espèce.

L’arrivée de ces cobayes dans la vie de Vachek va changer beaucoup de choses. Si le lecteur a compris depuis le début que quelque chose ne tourne pas rond dans cet univers où les banquiers, pour percevoir leur salaire, doivent le voler, Vachek, lui, sent confusément son monde voler en éclats lorsqu’il prend conscience de son ascendance sur les cobayes de ses fils. S’ils ne sont au départ que les sujets de longues observations propres à détendre Vachek (mais quelque peu fastidieuses pour le lecteur) , ils deviennent vite un moyen pour lui de compenser son impuissance à contrôler sa vie : tour à tout protecteur et bourreau, il illustre lui-même une théorie qu’il développait dans les premières pages du roman, selon laquelle l’ordre social est maintenu car on donne aux plus faibles des animaux de compagnie qui leur donnent l’impression de ne pas être les derniers des derniers. A mesure que s’agrandit le décalage entre la vie sociale du héros, toujours plus minable, et son sentiment de toute puissance, il va développer une sorte de paranoïa à l’égard de ses collègues – qu’il accuse de cacher une banqueroute nationale prochaine – et de sa famille.

Les-Cobayes-Ludovik-VakulikKafkaïen, le mot est lâché dès la quatrième de couverture (ou plutôt ici, la deuxième, la très jolie maquette de Sylvain Lamy pour Attila empêchant d’utiliser la 4e). Et en effet, avec le K. Du Procès ou du Château, Vachek a quelques points communs : un emploi dans une banque, mais une fonction particulièrement floue et une tendance certaine à l’anxiété notamment. La comparaison avec Kafka, par ailleurs compatriote de Vaculík, est certes fondée et on y pensera à plusieurs reprises. Mais il manque ici un liant qui fait que le Procès se lit d’une traite là où la lecture des Cobayes est assez rébarbative : Kafka parvient à instaurer une certaine logique dans l’absurde, et l’on adhère parfaitement à son écriture paranoïaque qui, sur le moment, paraît pétrie de bon sens. Ce n’est pas du tout le cas ici, et le choix de Vachek pour narrateur n’atténue pas la distance qui s’établit entre le lecteur et lui, au contraire : sa folie passe aussi par sa syntaxe et son vocabulaire, la rendant évidente et empêchant un jeu classique sur la fiabilité du narrateur ; on ne se demande pas longtemps si Vachek est dingue, on le sait pratiquement dès les premières pages.

Dans une certaine mesure, ce roman m’a plutôt fait penser au théâtre de Ionesco. On y trouve les mêmes procédés langagiers, particulièrement dans les dialogues : coq-à-l’âne, lapsus, faux raisonnement logiques, définitions erronées… La vision de la famille me semble, elle aussi, assez similaire à celle du dramaturge :  Vachek ne reconnait pas son fils comme les époux Martin ne se reconnaissent pas dans la Cantatrice Chauve ; on fait des scènes pas possibles pour des broutilles comme dans Jacques ou la Soumission… Sans trop entrer dans le détail, il me semble qu’il y a plus de Ionesco que de Kafka chez Vaculík. Mais là encore, il manque quelque chose du maître : l’humour féroce. Si Ionesco disait humblement – et magnifiquement : « J’écris dans la nuit et dans l’angoisse avec, de temps à autre, l’éclairage de l’humour », il faut reconnaître que ses pièces, aussi angoissées soient-elles, sont drôles du début à la fin même si elles font pleurer en même temps (au sens propre). Vaculík, lui, va trop loin dans le malaise et dans la déshumanisation de ses personnages : le rire, quand il survient, est bref et jaune et n’aide en aucun cas à l’empathie envers les personnages. Faute de m’attacher ou de m’identifier à eux, j’ai trouvé difficile de terminer ce roman.

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L’illustration d’en-tête de cet article est un détail d’un des 36 dessins signés Jérémy Boulard le Fur pour l’édition des Cobayes chez Attila. Vous pouvez aller voir son blog même s’il n’a pas été mis à jour depuis – pratiquement – la publication du roman.
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