La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski

maze

Le 12 septembre dernier paraissait un nouveau tirage d’un livre culte, épuisé depuis plusieurs années par chez nous, le formidable La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski (traduit par le non moins formidable Claro). L’occasion rêvée pour de nouveaux lecteurs de le trouver autrement que chez un revendeur Amazon (où les prix devenaient astronomiques), et pour moi de le rouvrir encore une fois dans la belle édition Pantheon que j’ai dû acheter il y a bien dix ans de cela.

200px-House_of_leavesLa Maison des feuilles c’est d’abord l’histoire de Will Navidson, un photographe de renom lauréat du Prix Pulitzer, qui découvre que des phénomènes étranges ont lieu dans la maison qu’il vient d’acheter avec sa femme Karen, et qui était censée leur permettre de ressouder leur couple. Une nuit, une communication entre deux chambres apparaît inexplicablement. En étudiant les plans de la maison et en faisant des mesures, il découvre que celle-ci est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. Quelques temps plus tard, c’est une nouvelle porte qui fait son apparition dans le salon, menant dans un couloir sombre de quelques dizaines de mètres – dépassant ainsi largement la taille extérieure de la maison. Dans ce couloir vont apparaître d’autres portes menant vers d’autres corridors, d’immenses salles sans fenêtres, aux dimensions changeantes. Piqué au vif, Navidson va organiser avec des connaissances des opérations pour explorer ce labyrinthe mouvant et découvrir que cette improbable maison recèle bien des dangers… Il en ramène un film, The Navidson Record.

Navidson ne prend jamais réellement la parole dans le roman. L’essentiel de la narration est prise en charge par Zampano, un vieil aveugle qui écrit une sorte de thèse sur le film. Thèse qui va l’obséder jusqu’à la graphomanie, provoquant insomnies, cauchemars et causant – on le suppose – sa mort alors que son oeuvre reste inachevée. C’est un type un peu paumé du nom de Johnny Truant qui va découvrir ses écrits et tenter de les rassembler en une oeuvre cohérente, sombrant lui aussi dans l’obsession et la folie – imaginant que son appartement, comme la maison des Navidson, va changer de taille ou se remplir d’une obscurité meurtrière.
mzdpg139aLe livre se présente donc sous la forme d’un constant va-et-vient entre les notes de Zampano et celles que rajoute Johnny Truant, le texte formant lui-même une sorte de labyrinthe qui invite constamment le lecteur à aller d’avant en arrière, mais aussi parfois à lire à l’envers, de haut en bas, etc, la typographie étant partie prenante des explorations de Navidson. Principe qui pourrait sembler stérile (certaines pages ne contiennent que quelques mots voire une seule lettre) mais qui est utilisé avec brio pour renforcer l’impact de certains mots ou tout simplement ménager un suspense haletant. Soit dit en passant, le mot maison est toujours écrit en bleu dans le roman, ce qui explique qu’après 600 pages je ne puisse pas m’empêcher de faire de même. L’emprise de ce texte est assez fascinante.

Au-delà de tout ça, c’est le nombre de pistes que La Maison des feuilles ouvre à l’interprétation qui est vertigineux. Des forums sur Internet sont spécialement dédiés à l’élucidation ou la recherche de codes se trouvant dans le roman… Malgré le goût de Danieleswki pour le jeu autour des contraintes de l’écriture (un autre de ses romans, Only Revolutions, se lit dans plusieurs sens et compte exactement 360 mots par double-page), je doute qu’il y ait tant de messages dissimulés (la légende veut que les initiales de chacun des mots du roman, mises bout à bout, forment une phrase) mais cela n’empêche pas les niveaux de lecture d’être innombrables. Le texte de Zampano, d’abord, nous oriente lui-même vers deux intertextes importants : la légende du Minotaure (à laquelle sont consacrées beaucoup de pages) et celle de Jonas ensuite, qui est moins évoquée mais sans doute plus pertinente. Navidson, comme Jonas, se rend responsable d’une tempête et seul son sacrifice peut mener à un possible (?) pardon. Son parcours dans le labyrinthe est une forme de purgatoire – comme semble le confirmer un de ses cauchemars – qui vient lui (nous) apprendre à affronter des peurs primaires : le noir, la solitude, la perte. Pour enfin accéder à une forme de renaissance.

Plus largement, Johnny et Zampano sont avant tout deux instances qui représentent l’auteur à l’intérieur du roman… Que Zampano soit aveugle n’est pas un hasard puisque cela ne peut qu’évoquer Homère, le créateur par essence, qui nourrit tout écrivain venu après, et qui puise lui-même à une source impossible à retrouver, l’alpha de l’écriture en quelque sorte. Johnny représente une image plus terre à terre de l’auteur, celui qui invente des fables pour le divertissement mais peut se trouver surpris de leur pouvoir. Quand il ment à des filles dans des bars pour les draguer, il le dit, personne n’est dupe mais elles choisissent de le croire quand même ; la fameuse « suspension of disbelief » que recherche tout lecteur. Il en vient à se tromper lui-même avec une histoire d’amis médecins purement fictifs – le plaisir simple de sortir du monde par la littérature puisqu’il faut bien penser que La Maison des feuilles reste aussi comme sa forme le montre une réflexion sur l’objet-livre, qui est lui-même un labyrinthe à partir du moment où l’on cherche à s’immerger dedans, un « lieu » plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur à partir du moment où l’on se pose des questions, dans la mesure où le moindre mot ouvre une nouvelle porte si on l’étudie de près. La littérature en tant que refuge manifestement mensonger est en quelque sorte une folie du quotidien.

Treize ans après sa première publication, La Maison des feuilles reste un roman diabolique, génial, à mon sens une des plus grandes réussites de la littérature américaine de ces quinze dernières années.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus full

Sur le même thème :

2 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *