Exposition : Erwin Blumenfeld au Jeu de Paume

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« Et à partir de là, il s’est vendu. »

J’entre dans la dernière salle de l’exposition, consacrée aux photos de mode d’Erwin Blumenfeld, quand j’entends cette remarque. L’artiste qui se vend, mouton noir par excellence, qui sacrifie sa personnalité et son élan créatif au dieu Argent. Il est vrai que, lorsqu’on arrive dans cette dernière salle, on se demande si les cahiers des charges d’Harper’s bazaar ou de Vogue ne vont pas mettre un frein à la l’inventivité et à la finesse des photographies que l’on a pu voir dans le reste de l’exposition. Bien loin de là ; tout en se conformant aux impératifs commerciaux, Blumenfeld accomplit un travail superbe sur la couleur – lui qui vient à peine de s’y mettre en arrivant aux Etats-Unis et semble déjà avoir quinze ans d’avance sur les techniques et le style de l’époque – et continue, comme dans ses travaux précédents, à explorer les formes changeantes des corps qu’il photographie derrière des matières qui font écran, masques et tissus par le passé, verre dépoli ou cannelé dans les années mode.

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Cette passion pour les corps désarticulés ou démultipliés, il faut en chercher les sources dans les premières créations de Blumenfeld, des collages qui s’inscrivent dans la mouvance Dada et où, forcément, la dislocation délirante est de mise. On y retrouvera notamment à plusieurs reprises l’image de Charlie Chaplin, icône dada en Allemagne où ses films sont censurés. Avec son ami Paul Citroen, il commence à fréquenter des galeristes et d’autres artistes (il raconte ainsi sa rencontre avec l’un d’eux, Geroge Grosz : « Un jeune dandy […] se planta à côté de moi, se coinça un monocle dans l’œil, déboutonna son pantalon à carreaux noirs et blancs et dessina d’un jet magistral mon profil sur le mur : je ne pus m’empêcher de le féliciter. ») et s’intéresse à la photographie dès 1916, alors qu’il n’a que 19 ans et travaille dans un magasin de confection pour dames.

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Par la suite, installé à la tête d’un magasin de maroquinerie à Amsterdam, où il a réussi à passer clandestinement à la fin de la guerre et où il a tenté sans succès, avec Paul Citroen, d’implanter le mouvement Dada, Blumenfeld fait de son arrière-boutique son premier studio de photographie. Lorsque sa « Fox Leather Company » fait faillite, en 1935, il peut se consacrer entièrement à son art. L’essentiel de l’exposition est consacrée à ces années, de l’arrivée à Amsterdam au début des années 20 jusqu’au départ pour New York en 1941.

Les premiers travaux photographiques de Blumenfeld sont de simples portraits de ses clientes, réalisées dans la réserve de son magasin. Mais dès le départ, aucune place ne semble laissée à l’amateurisme ; Blumenfeld utilise à cette époque des éclairages violents et des contrastes forts pour se focaliser sur un détail ou donner un côté irréel à ses modèles. Cette sensation d’irréalité se renforce lorsqu’il expérimente différentes techniques : surimpressions, doubles expositions, solarisation… Cette galerie de portraits, d’anonymes le plus souvent, a de quoi troubler dans la sensualité souvent vénéneuse qu’elle dégage. Dans la salle des portraits, les premières célébrités photographiées par Blumenfeld font d’ailleurs pâle figure : fidèle aux exigences des commandes, Blumenfeld réalise des portraits sans grand caractère de Juliette Greco ou Jane Fonda – même si j’ai un faible pour ses photos d’Audrey Hepburn en sorte de sphinx multiple.

Les nus témoignent de la même recherche et la salle qui leur est consacrée est sans doute la plus intéressante tant Blumenfeld excelle à rendre un corps émouvant par un savant jeu de dévoilement et de dissimulation. Parmi ces photographies, on trouvera un modèle posant enveloppée dans une toile de soie mouillée, épousant ses contours sans totalement les révéler, une photographie recouverte de papier de soie, qu’on croirait entendre bruire de pudeur, et un très beau portrait de Carmen, le modèle du Baiser de Rodin, quelques décennies après, visage ridé et seins flétris mais avec un regard tout à fait pénétrant.

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Pour terminer, il faut souligner que contrairement sans doute à beaucoup de photographes de mode, Erwin Blumenfeld a parfois exprimé des positions politiques par le biais de son art, revenant notamment au collage en 1933 pour réaliser des portraits d’Hitler (la « gueule de l’horreur ») dont la morbidité semble prophétique.

L’exposition du Jeu de Paume est la première grande rétrospective française de l’oeuvre d’Erwin Blumenfeld depuis 1981 et rassemble nombre d’oeuvres issues de collections particulières. Au cas où il faudrait attendre à nouveau 30 ans avant de les revoir dans un musée, je vous conseille de ne pas la rater : vous avez jusqu’au 26 janvier 2014.

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4 Comments

    • Je pense que, dans la continuité des deux dernières expositions chroniquées sur ton blog, ça t’intéressera 🙂 Si tu as un peu de temps dans les jours qui viennent je te conseille d’en profiter : il n’y a pas encore beaucoup de monde, mais ça risque de se remplir car les papiers élogieux commencent à sortir un peu partout !

  1. Là aussi, très beau billet… J’aime beaucoup les photographies d’Erwin Blumenfeld et j’avais déjà envie de voir l’expo avant de te lire, mais là, c’est bien simple, je trépigne^^ !

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