Muette d’Eric Pessan

test-blu-ray-la-belle-au-bois-dormant-50eme-anniversaire-7

Ne reste pas tout le temps dans mes pattes.

Ils l’ont voulu, ils vont l’avoir. Muette ne sera plus dans leurs pattes. A seize ans, elle a suffisamment renoncé, elle a suffisamment gardé le silence. Ses parents la considèrent comme quantité négligeable, comme un boulet à traîner ? Ils verront quand elle aura fugué, ça les fera peut-être même souffrir un peu – ça, ça lui ferait plaisir. Elle a tout organisé : les provisions, le jour du départ, le lieu où s’abriter – une grange abandonnée au beau milieu de la cambrousse, où personne n’aura l’idée de venir fouiller. Le jour J, tout se passe avec une simplicité qui a de quoi la rendre extatique. Quand le soir arrive, ça y est, elle est enfin seule.

Mais la solitude ne suffit pas à effacer tous les mots encaissés pendant seize ans. Ma pauvre fille, tu es folle. C’est dur d’avoir une enfant comme ça. Une ingrate. Une petite égoïste. Une menteuse. Elle aura notre mort. Les voix du père et de la mère de Muette se mêlent au récit, jusqu’à l’étouffement, brisant à chaque page la sensation de liberté que ressent la jeune fugueuse. Muette prend le contrôle de sa vie, mais elle est déjà détruite.

9782226249708gCar Muette n’est pas un récit foncièrement optimiste. La toile de fond est presque un rêve, certes. Muette se retrouve en pleine nature, au contact des animaux dont elle se sent terriblement proche, elle qui a toujours rêvé d’être lapin pour se terrer dans un coin ou renard pour fuir en un éclair ce qui l’oppresse. Elle se prendrait pour Blanche-Neige ou la Belle au Bois Dormant, pour un peu, à chanter avec les oiseaux et caresser les chevreuils qui passent, ou pour une Circé ou une fée Carabosse capable de lancer des sorts et de transformer ceux qui la trouveraient en cochons.  Muette a d’ailleurs tout d’un conte, avec ses personnages secondaires qui ne sont que des silhouettes de théâtre d’ombre, réduites à leurs fonctions essentielles, et sa nature enchanteresse admirablement évoquée par Eric Pessan, par touches étincelantes, comme le fond d’un tableau de Klimt.

Et on se prend à espérer que le récit réalise son potentiel de conte de fées, que le prince charmant fantasmé par Muette lorsque, seule, elle peut enfin découvrir son corps sans se sentir coupable, va surgir au détour d’un bosquet, qu’ils partiront loin sur son cheval blanc – jusqu’à l’océan peut-être, que Muette rêve de voir. Mais le récit a bien les pieds sur terre et même s’il épouse le cheminement de la riche vie intérieure de Muette, il nous ramène toujours à la réalité : il n’y aura pas de conte car l’héroïne n’aura jamais tout à fait la force d’échapper à ses parents. Il n’y a qu’à voir ce qu’elle faisait de ses poupées, quand elle était petite, surtout sa préférée, qu’elle laissait dehors chaque soir pour le plaisir de la gronder et de la fesser le lendemain, au prétexte qu’elle s’inquiétait pour elle. Muette n’a rien d’une fée qui s’ignore ; elle est déjà , un peu, son monstre de mère.

Elle a pourtant tout fait pour lutter. Se taire, bien sûr. Apprendre à devenir invisible quand c’est nécessaire. Cultiver son empathie qui la pousse à prendre sur elle toute la misère du monde là où ses parents sont tellement individualistes. Mais c’est trop tard. Triste constat, qui est pourtant une des plus grandes réussites du roman d’Eric Pessan car cela lui permet de construire un personnage d’adolescente loin des clichés et de déconstruire des processus psychologiques complexes. Muette ne se sortira jamais de la tête les brimades et les insultes, qu’elle soit seule dans une grange, dans sa chambre ou au bout du monde.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus gray

Je n’aurais jamais lu ce beau roman – dont le sujet ne m’intéressait guère – sans avoir lu ces très bons articles à son propos :
L’avis de Clara
L’avis de Virginie Neufville sur la Cause littéraire 
L’avis de Un chocolat dans mon roman
L’avis de Jostein
Je les remercie et vous conseille d’aller les lire !

Sur le même thème :

11 Comments

  1. Magnifique billet, extrêmement convaincant! Merci beaucoup. D’instinct, je ne me serais pas dirigée vers ce livre à cause de son sujet, mais ta plume délicate, ta fine analyse, tes allusions picturales… Tu mets l’eau à la bouche, vraiment! :o))

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *