Kinderzimmer de Valentine Goby

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Il faut des historiens pour rendre compte des évènements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l’expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais: l’instant présent.

Cette phrase, c’est l’héroïne de Kinderzimmer qui la prononce, soixante ans après sa sortie du camp de Ravensbrück. Elle semble aussi définir la démarche de Valentine Goby qui prend ici à bras le corps un des sujets les plus difficiles qui soient.

Ce qui a disparu à jamais, tout d’abord, c’est Ravensbrück lui-même. Pas d’archives, peu de bâtiments encore debout. Tout ce qui reste, ce sont les fragiles témoignages des survivants – des survivantes, devrait-on dire, car Ravensbrück accueille presque exclusivement des femmes. Des témoignages qu’il est évidemment important de sauvegarder. Valentine Goby, après avoir découvert l’existence d’une Kinderzimmer, une chambre réservée aux soins des nourrissons, dans le camp, a rencontré nombre d’anciens déportés et s’attache ici à leur rendre hommage en suivant Mila. Celle-ci est enceinte lorsqu’elle arrive à Ravensbrück. Déportée politique, elle traduisait pour les alliés des codes sous forme de partitions. Elle va passer un an dans le camp, où son enfant verra le jour.

KinderzimmerL’existence de la Kinderzimmer a de quoi intéresser un romancier : quoi de plus étonnant au sein d’un camp de concentration, lieu de mort par excellence, que ce petit espace réservé à l’espoir d’une vie naissante ? Le paradoxe est beau et troublant. La naissance de l’enfant de Mila et sa découverte du lieu sont les moments les plus réussis du roman : on y découvre le personnage de Sabine, infirmière qui se bat pour la survie des nourrissons en proie à la maladie, à la faim et au froid.

Valentine Goby a aussi la bonne idée de rappeler que, lorsque les prisonnières arrivaient au camp, elles n’avaient à peu près aucune idée de ce qui les attendait. Un petit fait tout simple dans cet océan d’horreur, mais qu’on a tendance à oublier quand on a lu de nombreux témoignages et vu les images impossibles à oublier prises à la libération des camps. Il est donc plutôt intéressant de voir Mila apprendre ce qu’est le camp, sa géographie, son langage, ses règles ; découvrir petit à petit l’inimaginable.

Voilà, le sujet est fort ; le traitement est sérieux et sous certains aspects intelligents. Mais, le mais arrive : j’aurais préféré lire directement les témoignages recueillis par Valentine Goby. Parce que, selon moi (et je croyais être seul au monde jusqu’à lire cette critique d’un juré du prix Virilo – qui a encore renforcé mon amour pour cette bande de moustachus), la romancière ne parvient jamais à trouver le ton juste pour cette histoire. Je trouve de manière générale terriblement risqué pour un écrivain d’aborder une période de l’Histoire aussi difficile. Evidemment les témoins directs se raréfient et il faudra à l’avenir compter sur les romanciers pour donner une mémoire vivante aux camps de concentration. Mais comment parvenir à reconstituer la pensée d’un déporté quand on ne l’a pas été soi-même ? Primo Levi, Jorge Semprun ou Charlotte Delbo l’ont été, et ils ont dit à quel point cela leur avait été difficile… L’avantage du romancier sur ceux-ci est que son absence d’implication directe lui procure un recul qui facilite la mise en mots – mais souvent ces mots semblent un peu trop convenus, soit parce qu’il semble qu’on les a déjà lus sous la plume d’un autre, soit qu’ils sentent trop l’application, là où les mots d’un Primo Levi, tous biens pesés qu’ils soient, sentent l’urgence à vriller l’estomac.

Récemment, Jonathan Littell avait réussi à le trouver, ce ton juste : c’est en refusant tout affect qu’il parvenait à faire quelque chose de nouveau dans Les Bienveillantes, quelque chose qui, par sa froideur clinique, rendait son roman hors-norme et aussi percutant, dans un autre registre, que certains témoignages. Valentine Goby choisit de faire l’inverse : focalisée sur Mila, elle tartine le pathos sur une histoire qui n’en a pas besoin ou à l’inverse, pour ménager des trous d’air, tente d’être poétique dans un contexte qui peut difficilement l’être. J’ai par conséquent été gêné par ce roman dont le sujet aurait pourtant fait un excellent essai d’historien.

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11 Comments

    • J’espère qu’il te plaira ! En tout cas je pense que tu pourras le recommander aux élèves car, malgré mes réserves, il me semble qu’il peut être une bonne façon, plus accessible que les témoignages assez difficiles qu’on fait lire d’habitude, d’appréhender la réalité des camps de concentration.

  1. « Je trouve de manière générale terriblement risqué pour un écrivain d’aborder une période de l’Histoire aussi difficile.  » Ca l’est d’autant plus quand il s ‘agit d’une époque qui été exploitée, réexploitée voire surexploitée en termes de fiction… En plus de devoir trouver le mot juste, il faut se détacher de ce pathos que vous évoquez et se démarquer des autres romanciers. Pas facile comme tâche. Sans parler du fait qu’il est difficile de traiter ce genre de période, surtout quand on ne l’a pas vécu soi-même.

    • Je suis entièrement d’accord !
      Du coup je suis assez mal à l’aise face au grand nombres d’articles, sur les blogs, qui parlent d’un livre « nécessaire », « essentiel », alors que je trouve justement que cette surexploitation finit par banaliser cette période (on en arrive presque à avoir des mots tout faits pour décrire ce qui devrait à peine être descriptible, ou alors au prix d’un effort de recherche conséquent).

      • Franchement, ce livre a l’air très bien, je n’en déroge pas mais… S’il est vrai qu’il faut entretenir la mémoire d’un passé douloureux, certains thèmes ont selon moi déjà été trop exploités. Personnellement, je n’en peux plus de la seconde guerre mondiale et des camps de concentration, au risque de paraître choquante. D’autant plus qu’aujourd’hui il suffit de se pencher sur l’actualité pour voir des cas similaires où puiser l’inspiration.

        • Ca ne me choque pas ; à moins d’avoir quelque chose de réellement nouveau à dire, je ne vois pas pourquoi un écrivain s’empare de ce thème. Il se trouve que Valentine Goby a trouvé un angle vraiment original et qu’elle réussit tout de même à nous apprendre quelque chose. Mais au-delà de ça, on retombe quand même dans les poncifs.

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