Chair électrique de Claro

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1890 : sous la conduite d’Edison, qui cherche à prouver que le courant alternatif de son rival Tesla est mortellement dangereux, la chaise électrique est inventée et testée, sur des animaux, sur les collaborateurs d’Edison eux-mêmes, qui en tirent une certaine excitation, puis sur un premier condamné à mort, William Kemmler. Elle est censée donner une mort moins indigne que la pendaison.

1910 : Harry Houdini, le célèbre illusionniste, rachète la toute première chaise électrique, celle-là même qui a permis de tuer Kemmler. Il projette d’en faire un numéro : après s’être échappé de caisses d’acier, de chaînes entremêlées ou de boîtes en verre, il se dégagera des liens de la chaise avant d’être électrocuté.

1996 : Harry Hordinary, bourreau, se retrouve au chômage technique. La peine de mort par électrocution vient d’être remplacée, dans son Etat, par l’injection létale. Il a récupéré la machine, qu’il garde dans son sous-sol, et se voit tenté de s’infliger à son tour des décharges, de plus en plus fortes, découvrant que celles-ci lui procurent un plaisir sexuel qu’il ne trouve plus avec sa femme.

Chair électrique retrace donc  une histoire de la chaise électrique, terrible instrument de mort, de son invention à son obsolescence ; mais Claro n’est pas du genre à verser dans le roman historique, malgré la documentation qu’on imagine abondante. Il semble plutôt intéressé par ce que représente la chaise électrique, dans l’imaginaire collectif et dans celui de ses personnages.

chair-electrique-65393-250-400Le roman s’ouvre sur une scène saisissante, celle de l’électrocution accidentelle d’un pauvre type, docker alcoolique, qui tente on ne sait trop pourquoi de s’accoupler avec un générateur électrique. Entre jouissance indicible et ratatinage organique, voilà notre malheureux George, c’est son prénom, projeté hors de lui-même, et, bien vite, hors de l’histoire. Hors du monde des vivants aussi, assez accessoirement. George en est une première preuve, l’électricité permet une sortie du corps totale, comme le raconte aussi, plus loin, un foudroyé qui rêve de réitérer l’expérience. Très prosaïquement, Harry le bourreau y voit le moyen d’assouvir des penchants assez bas – pas question de transcendance pour lui, et ses « ébats » avec la machine sont évoqués sans concession, crûment, sans atténuer le pathétique de la situation.

Houdini, lui, cherche à échapper à lui-même, à ses contradictions d’immigré hongrois qui veut absolument être le plus américain des américains. Et la chaise électrique n’est-elle pas, dès les années 1900 et jusqu’à aujourd’hui, un symbole de la façon dont on meurt aux Etats-Unis ? Il s’agirait pour Houdini de mourir en américain pour renaître américain par le miracle de l’évasion.

Voilà une partie de ce que j’ai saisi de ce roman qui mêle étroitement sexe et mort. Je dois l’avouer, je me suis parfois senti largué face à des motifs plus souterrains. Claro est le roi du récit en trompe-l’oeil, à double ou triple fond. Il faudra autant de lectures pour espérer venir à bout des réseaux de significations de ce roman.

Il est clair que c’est une lecture qui ne plaira pas à tous, mais si Chair électrique n’est pas le plus accessible des romans de Claro, il est idéal pour saisir ce qui fait sa langue si particulière : le style de Claro est bel est bien électrique, lui qui court-circuite les figures de style prévisibles, jaillit en gerbes d’étincelles au détour d’une surcharge d’onomatopées, et, comme l’éclair, cherche toujours le chemin le plus court pour frapper le sol mais se permet tout de même de dessiner quelques harmonieuses zébrures avant l’impact.

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Du même auteur : CosmoZ, Dans la queue le venin, Crash-test

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7 Comments

  1. J’ai lu CosmoZ et Tous les diamants du ciel et je reconnais dans ta chronique le style si particulier de l’auteur. Il faudrait effectivement plusieurs lectures pour saisir toutes les subtilités.

    • Oui, et lire en peu de temps CosmoZ et celui-ci m’a d’ailleurs donné envie de relire Tous les diamants du ciel qui, sur le coup, m’avait semblé plus direct mais dans lequel j’ai envie de fouiller un peu plus !

    • Il a de quoi en imposer effectivement ! Je ne pense pas que ce soit le premier contact idéal avec son oeuvre, je recommanderais plutôt Tous les diamants du ciel pour commencer 😉

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