Démolir Nisard d’Eric Chevillard

désiré nisard

Pouvez-vous me dire qui occupe actuellement le siège n°39 à l’Académie Française ? Je ne voudrais pas sous-estimer votre culture générale, chers lecteurs, mais je préfère vous donner la réponse : il s’agit de Jean Clair. Pas le dernier des idiots, Jean Clair, c’est le moins qu’on puisse dire. Bon. Et ses prédécesseurs alors ? Citez-m’en un, au débotté, je vous écoute. Non, hein ? Et pourtant. Pourtant, au siège n°39 a été élu en 1850 le plus sinistre sire que la terre ait porté. Il y est resté trente-huit ans. Ce funeste académicien s’appelait Désiré Nisard, pardon, Jean-Marie-Napoléon-Désiré Nisard, et le narrateur d’Eric Chevillard n’en peut plus, de cet autre Napoléon le petit. Pour en finir, il va donc lui imaginer tous les sorts possibles, débarrassant ainsi le monde de l’influence de Nisard.

Démolir Nisard se présente donc comme un long réquisitoire ponctué des mille morts de ce malheureux Désiré. Pourquoi tant de haine, se demande-t-on évidemment. Trois fois rien, en apparence : Désiré Nisard, pur produit du XIXe siècle, est un homme politique plus qu’un homme de lettres. Du genre à retourner sa veste à chaque changement de régime pour rester en place aux plus hauts sommets de l’Etat. Au point qu’on se demande ce qu’il fait à l’Académie : éternel défenseur de la littérature du passé, prétendant que la création est morte après Racine, Nisard s’est toujours bien gardé d’écrire, se contentant de traduire des auteurs latins – à l’exception de carnets de voyages et d’une oeuvre considérée comme une erreur de jeunesse, Le Convoi de la laitière, court récit dont Nisard aurait détruit, au long de sa vie, tous les exemplaires.

démolir nisard chevillardRien d’admirable donc chez Nisard, mais après tout l’Histoire s’est déjà chargée de le faire disparaître : sans doute ne méritait-il pas beaucoup plus. L’acharnement de Chevillard pourra donc paraître incongru (mais qu’est-ce qui ne l’est pas dans ses romans qui fonctionnent généralement par digressions et coq-à-l’âne) mais il n’est pas bien difficile d’adhérer à son délire paranoïaque qui voit en Nisard l’origine de tous les maux de l’humanité, y compris avant sa naissance et après sa mort. Et puis, sans voir dans Démolir Nisard un roman à clefs, on peut penser tour à tour à tous ceux qui clament que la littérature est morte et que la production contemporaine ne vaut rien, à ceux qui n’hésitent pas à trahir leur camp pour obtenir quelques privilèges de plus, ou encore à ceux qui n’écrivent apparemment que pour imposer leur déplorable banalité au lecteur. Ce qui fait, au final, pas mal de monde sur qui taper : mieux valait donc cibler Nisard pour ne pas s’éparpiller.

S’éparpiller, Chevillard le fait quand même : comme dans Dino Egger ou Le Vaillant Petit Tailleur, il procède par amoncellement. C’est d’ailleurs le seul point qui m’a gêné au cours de ma lecture : Chevillard est, comme toujours, infiniment brillant, d’une drôlerie exemplaire et chaque paragraphe ou presque fait mouche, mais il est plus tentant de picorer dans Démolir Nisard que de le lire d’une traite. Il manque seulement un liant plus fort, comme dans les dernières pages qui forment une chute, comme souvent chez cet auteur, saisissante. En l’état, Démolir Nisard n’arrive pas tout à fait à dépasser l’exercice de style.

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Du même auteur : Choir, Oreille rouge, L’Autofictif, Le Désordre Azerty.

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11 Comments

    • Ce n’est pas le meilleur non plus à vrai dire… Jusque là, c’est son dernier (L’auteur et moi) que j’ai préféré, un vrai bijou pour le coup !

  1. « Rien d’admirable donc chez Nisard, mais après tout l’Histoire s’est déjà chargée de le faire disparaître : sans doute ne méritait-il pas beaucoup plus. »

    Je vous adore, profplatypus.

    • Ca risque d’être assez difficile alors ! Comme pour Stephie, je te recommande plutôt son dernier, L’auteur et moi… Ou son premier, Mourir m’enrhume 😉

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