Paris-Brest de Tanguy Viel

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Louis n’a que 20 ans mais sa vie a déjà tout d’un roman. Entre sa grand-mère qui a hérité de dix-huit millions de francs d’un vieillard dont elle a été la dame de compagnie pendant trois ans, sa mère qui depuis soupçonne la femme de ménage d’en avoir après le magot, son père qui a détourné les fonds du club de foot brestois, son frère devenu footballeur professionnel et dont l’homosexualité est un secret de polichinelle, il en a, des choses à raconter.

Mais pour oublier un peu tout ça, Louis a commencé par fuir à Paris après s’être occupé de sa grand-mère pendant quelques années, tandis que le reste de sa famille s’était exilée dans le Languedoc. Lorsque tout ce petit monde rentre au bercail, Louis cherche à échapper à sa mère, pour qui il n’a jamais été à la hauteur. Mais lui aussi cache un secret digne d’un feuilleton, et comme exutoire il a choisi l’écriture : lorsqu’il rentre à Brest pour le réveillon de Noël, en 2000, il emporte dans sa valise une petite bombe à retardement, son « roman familial » dans lequel il a consigné toutes les petites mesquineries et les grandes arnaques de chacun.

paris-brest,M107456Paris-Brest est le récit de cette plongée de quelques jours dans la maison parentale, où la grand-mère fortunée est quasiment séquestrée et où les non-dits sont légion, largement entrelardé de flash-backs évoquant la vie d’avant le départ pour Paris. Ca se déguste comme un bon vaudeville, avec des portes qui claquent, des personnages hilarants à force d’être détestables – la mère, concentré d’amertume, est un régal.

Mais Tanguy Viel n’est pas du genre à se contenter d’une histoire de lavage de linge sale en famille. Il se trouve que l’on sait qu’il est né à Brest, et on se dit que comme pas mal d’écrivains il y a des chances pour qu’il se soit enfui à Paris à un moment ou un autre, et même qu’il ait versé dans l’autofiction, pourquoi pas. Ce n’est pas qu’on ait pas lu le Contre Sainte-Beuve de Proust (en fait, non, on ne l’a pas lu, mais on ne pas va s’empêcher de citer des références qui font bien pour autant) mais bon, on aime bien se demander s’il y a du vrai, du vécu dans un roman, si l’auteur y a mis du sien –  penchant complètement idiot, mais qui tient d’un voyeurisme assez anodin et naturel. Et Tanguy Viel l’a bien compris, qui s’amuse à jouer avec ce bas-instinct – alors que rien de tout ça ne lui correspond, a priori.

Car à l’intérieur même du roman, Louis brouille la frontière entre la réalité et la fiction, précisant régulièrement les modifications qu’il a apportées à la vérité pour rendre son roman familial plus excitant, si bien que certaines scènes deviennent difficiles à avaler, comme celle d’un cambriolage qui ressemble à s’y méprendre à une séquence de série américaine. L’honnêteté du narrateur devient, paradoxalement, ce qui nous fait douter de lui. Commence alors le jeu de piste – on aimerait bien le coincer, cet affabulateur de Louis – tandis que s’enchaînent les révélations les plus folles sur le passé familial. Viel est familier des jeux avec les codes préétablis : ses premiers romans tournaient autour du polar, son dernier est un commentaire brillant sur le roman américain. Celui-ci est une joyeuse leçon de scepticisme qui changera votre regard sur les prochains romans « autofictifs » que vous lirez…

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Du même auteur : La disparition de Jim Sullivan 

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20 Comments

  1. Lu… et totalement oublié! Par contre, je veux bien une petite part du gâteau du même nom, là, juste au-dessus du texte. Ça me changera du kouign-amann! 😉

    • Plains-toi donc d’avoir du kouign-amann ! A Paris, sous ce nom-là, on trouve des espèces de petits friands tous secs et parsemés de sucre. Par contre, du Paris-Brest crémeux à donner une indigestion, ça, on en a… De là à faire un échange standard…

  2. Le Paris-Brest est ma pâtisserie préférée… à condition de remplacer la crème au beurre par une crème pâtissière (en voilà une révélation que j’aurais pu garder pour un éventuel futur tag 😉 ). Comme je disais tout à l’heure à Titine qui parlait ce matin de La disparition de Jim Sullivan, cela fait déjà des années que je tourne autour de Tanguy Viel sans jamais avoir osé faire le premier pas.

    • Il faut oser ! Je ne saurais dire lequel de ces deux romans j’ai préféré, mais je sais que je vais continuer à explorer l’oeuvre de Viel car jusque là j’ai trouvé qu’il écrivait avec une intelligence rare mais en restant extrêmement abordable et léger…
      Pour le Paris-Brest, je crois n’avoir goûté que le modèle traditionnel… Et je crains de ne pas avoir les capacités culinaires suffisantes pour en réaliser un, version détournée 😀

  3. L’an passé j’ai assisté à un stage sur l’enseignement de la littérature contemporaine et le collègue, génial, nous avait parlé de ce roman. Tu renforces mon envie de le lire

    • Je ne sais pas si c’est très exploitable pour l’enseignement (en tout cas au collège ; au lycée le jeu avec les codes peut être très intéressant à étudier) mais ça reste un grand plaisir de lecture 🙂

  4. En ce qui me concerne, je ferai l’impasse sur le gâteau mais pas le livre, alors je fais grâce de ma part au plus gourmand (ou affamé, au choix) d’entre vous !

  5. J’arrive ici alléchée par les gourmandises, le gâteau est fameux autant que l’histoire de Viel que j’avais bien aimée. Je n’ai pas encore trouvé « la disparition » à la biblio.

    • Minuit a commencé à publier les romans de Tanguy Viel en format poche… Peut-être que quand la Disparition aura le même traitement, ils se décideront à l’acheter 🙂

  6. Tu avais laissé des commentaires sur mon blog sans laisser d’adresse de blog, c’est grâce à Gwenaëlle que je le découvre. Je suis contente de voir que Tanguy Viel continue à te séduire !

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