Les faibles et les forts de Judith Perrignon

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Ca commence comme un roman social d’une banalité à mourir. Nous sommes en Louisiane en 2010, et les membres d’une famille afro-américaine prennent la parole les uns après les autres. Il y a Mary Lee, la grand-mère qui a connu la ségrégation et a fui le climat délétère du Sud des Etats-Unis pour s’installer à Detroit mais est revenue lorsque sa fille, Dana, s’y est installée. Il y a les cinq enfants de cette dernière, nés de trois pères différents ; Carlos, le plus âgé, qui a sombré dans l’alcool après être revenu d’Afghanistan, Marcus, qui commence à trafiquer à droite à gauche et à attirer l’attention de la police, Déborah, qui vient de faire l’amour pour la première fois et se sait enceinte, Jonah qui aimerait juste que ses grands frères lui parlent un peu plus, et Vickie qui n’est encore qu’un bébé.

Trafics, alcoolisme, descentes de police, misère du quotidien… Judith Perrignon esquisse le portrait de la part la plus obscure de l’Amérique de manière assez caricaturale, et la polyphonie ne parvient pas à donner du souffle à cette première partie, d’autant plus qu’à part lors de quelques passages plus lyriques dans la bouche de Mary Lee, elle peine à adapter son style à la voix de chaque personnage. Ajoutez à cela le saupoudrage d’expressions en anglais qui semble être la marque obligatoire du roman français qui parle des USA (ici, on nous donne du « Oh, boy » à tout bout de champ), et vous avez un début de roman bien pénible. Bien m’en a pris de ne pas décrocher malgré tout, car la suite du roman sort des sentiers battus et relève le niveau.

les-faibles-et-les-forts-de-judith-perrignon-948874754_MLLa deuxième partie nous ramène en 1949, dans le Missouri. Mary Lee a une quinzaine d’années. Elle va être malgré elle mêlée à une page de l’Histoire. Le 21 juin, suite à une déclaration maladroite d’un adjoint au maire de Saint-Louis, la ségrégation est levée dans les piscines publiques. Les Noirs sont autorisés, pour la première fois, à nager avec les Blancs. Le frère de Mary Lee, Howard, ne sait pas nager mais il fait partie des premiers à se rendre à la piscine de Fairgrounds Park. Une heure plus tard, une émeute éclate. Certains appellent à noyer les Noirs. C’est le début d’une nuit de violence à laquelle Mary Lee assiste, complètement démunie. Son frère, passé à tabac, y perd l’audition.

Ces scènes, d’une grande violence, sont racontées avec brio. Le style de Judith Perrignon trouve enfin un rythme, alternant des passages d’une grande fluidité évoquant la joie de découvrir l’eau et d’autres, très bruts, véritables uppercuts qui ne se laissent pourtant pas égarer dans le sordide.

La vraie réussite, cependant, au-delà de ce chapitre poignant, est la mise en perspective finale des deux parties du roman. On revient en 2010, le lendemain de la journée racontée dans la première partie. Un nouveau drame a frappé : quatre des enfants de Dana, ainsi que des amis avec qui ils se baignaient dans la Red River se sont noyés. Aucun d’entre eux ne savait nager. Judith Perrignon s’inspire d’un fait divers bien réel mais, là non plus, ne cherche pas à faire dans le mélo. La douleur de ceux qui restent est évidemment évoquée, mais l’évènement est essentiellement abordé au travers de la retranscription d’une émission d’actualité à la radio qui devient le support d’une étude sociologique lorsqu’un intervenant indique que 60% des Noirs Américains ne savent pas nager. Pas qu’ils ne soient pas doutés pour ça, contrairement à ce que certains leur assènent, mais simplement qu’ils ont intériorisé une interdiction datant de plusieurs siècles. A l’époque de l’esclavage, personne n’a intérêt à leur apprendre à nager : ce n’est pas productif et, pire, l’esclave qui apprend à nager est un esclave susceptible de s’enfuir. Plus tard, les cours de natation sont interdits aux Noirs. Les seuls espaces de liberté sont la rivière ou la mer, aussi dangereuses l’une que l’autre.

Cette fin brillante, qui remet en perspective l’ensemble du roman et parvient à livrer une étude sociale sans rendre le ton trop sec pour autant (un témoignage d’auditeur donnant une grande humanité à cette dernière partie), n’excuse certes pas le début plus que poussif du roman, mais il défend une thèse vraiment intéressante, qui montre que les décennies d’horreurs ont causé des dégâts qui survivent encore à leurs auteurs.

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Lisez également les avis de Sylire, Lili et Clara.

L’illustration provient d’un article de Life revenant sur l’émeute de 1949 à Saint Louis. Vous pouvez le lire en intégralité ici, au milieu d’un rappel historique plus complet sur les évènements.

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8 Comments

  1. J’ai été dedans tout de suite, n’ai pas senti ce début poussif, mais comme toi, je trouve que de toute façon, ce roman monte en puissance du début à la fin

  2. Comme Yves, j’ai été happé d’emblée même si, comme toi, j’ai été un bref moment perturbé par l’uniformité des voix des différents personnages. Mais Mary-Lee emporte l’ensemble et m’a emporté avec elle.

    • C’est vrai que malgré l’uniformité, il y a un très beau chapitre dans la voix de Mary Lee ; celui dont est extrait le texte de la 4e de couverture, d’ailleurs. Heureusement elle finit par dominer parce que Marcus et Dana ne me passionnaient vraiment pas !

  3. Je le lis bientôt aussi. J’aime assez les livres qui prennent toute leur ampleur en fin de récit. C’est assez déstabilisant en début de lecture et puis ensuite on découvre la clé de la construction.

    • Moi aussi mais là le décalage est un peu trop radical je trouve… Enfin c’est toujours mieux qu’un livre qui commence fort et qui finit par retomber comme un soufflé !

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