Ce qu’il advint du sauvage blanc de François Garde

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Le roman d’aventures flatte en général nos rêves d’exotisme. Qui n’a jamais rêvé d’explorer les fonds marins comme le capitaine Nemo, de parcourir des terres glacées comme les héros de Jack London, ou de se retrouver sur une île déserte comme Robinson Crusoë ? François Garde, grand voyageur et énarque ayant longtemps occupé des fonctions en Nouvelle-Calédonie, semble s’être nourri de ce genre romanesque désuet et invente dans son premier roman un Robinson d’un genre nouveau.

Ce Robinson s’appelle Narcisse Pelletier, matelot de la goélette Saint-Paul. Non pas naufragé mais abandonné par son équipage à cause de son imprudence, le voilà coincé sur la côte nord de l’Australie, à un époque où celle-ci n’est encore qu’une modeste colonie de bagnards. Rien à manger, rien à boire, pas même les débris d’une épave pour fournir l’essentiel : à moins que des secours n’arrivent, Narcisse est condamné. Ce qui va le sauver, c’est sa rencontre avec une tribu d’indigènes qui va le nourrir et, petit à petit, l’intégrer. Lorsque, dix-huit ans plus tard, Narcisse est retrouvé par hasard par une autre expédition, il est à peine différenciable des autres membres de la tribu et il a tout oublié de sa vie passée.

françois garde sauvage blancDe force, Narcisse est arraché à ses sauveurs. Ramené à Sidney, il est formellement identifié comme un homme blanc. On cherche de quel pays il peut provenir, mais Narcisse se montre incapable de parler une autre langue que celle qu’il a apprise parmi les aborigènes (en réalité plus proche des Polynésiens que connaît mieux François Garde – certains lui ont d’ailleurs reproché ce flou, héritage selon eux d’une vision globalisante du « sauvage » qui serait sous toutes les latitudes le même être inculte et hirsute ; critiques à mon avis complètement à côté de la plaque).

Finalement, un jeune géographe français, Octave de Vallombrun, parvient à faire émerger un premier souvenir. Le sauvage blanc serait donc français. Faute de mieux, c’est Octave qui va le recueillir pour tenter de le ramener à la civilisation.

Le roman est composé de deux récits croisés : d’un côté, Octave rend compte des progrès de son élève, qui va, petit à petit, se réapproprier la langue française et les usages de la civilisation occidentale. De l’autre nous sont narrées les premières semaines de Narcisse parmi sa tribu, son lent apprentissage des règles mystérieuses qui président à leurs déplacements et leurs repas, ses stratagèmes pour essayer de découvrir qui occupe quel rôle… Les deux parties du récit se répondent en miroir : Narcisse suit le même parcours à chaque fois, de l’incompréhension angoissée à l’intégration résignée. Car aucun des deux mondes ne peut plus lui convenir. En France, l’expérience de Narcisse le condamne à la solitude, lui qui garde des réflexes et des savoirs-faire qui le font passer pour fou. Mais il est alors trop tard pour faire le chemin en sens inverse.

Ce qu’il advint du sauvage blanc est un grand roman d’aventures, au sens où il se lit avec une avidité d’enfant, comme un Jules Verne. François Garde maintient tout au long du roman notre envie d’en savoir plus, au risque de frustrer – le récit de l’acclimatation de Narcisse aux aborigènes s’arrête après les premiers contacts tangibles. Mais au-delà du simple plaisir de lecture, il appelle à un questionnement fécond sur la figure du « sauvage » et sur les rapports possibles entre les différentes cultures. Car l’histoire de Narcisse contredit toutes les théories de l’époque d’Octave ; elle prouve que la « civilisation » n’est pas nécessairement un aboutissement, que tout sauvage n’est pas, comme Vendredi, appelé à intégrer les usages de la société européenne. François Garde fait ainsi revivre avec brio le regard de l’Europe du XIXe siècle sur ses colonisés pour mieux nous rappeler ses travers et ses erreurs de jugement : une petite leçon de relativisme qui donne envie de lire Levi-Strauss.

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L’illustration est un détail d’une drôle de gravure de 1836 intitulée Entrevue avec les sauvages. Levi-Strauss devait adorer.
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8 Comments

    • Je ne te le fais pas dire 😀 Je pense que ça fera une lecture détente parfaite pour les vacances 😉 Et moi je vais essayer de trouver son second roman en espérant qu’il soit aussi réussi !

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