BD : Verlaine, une saison en enfer de Bernard Jagodzinski et Daniel Casanave

verlaine_19_bg_

La semaine dernière, en cherchant les illustrations de mon billet sur Rimbaud l’indésirable de Xavier Coste, je suis tombé sur des vignettes d’une autre BD dont j’ignorais l’existence, sur Verlaine cette fois. Comme ma bibliothèque l’avait, je me suis jeté dessus, alléché par la couverture dont le style est à l’opposé du travail de Coste.

L’album de Casanave et Jagodzinski commence quelques années après que Rimbaud ait définitivement disparu de la vie de Verlaine, lorsque celui-ci a quitté Paris pour s’installer à Juniville, un patelin des Ardennes où on trouve aujourd’hui un musée à sa mémoire. Il y mène une existence simple, en compagnie de Lucien Létinois, un de ses anciens élèves avec qui il a une liaison. Sa vie est redevenue, à peu de choses près, paisible après le départ de Rimbaud. Il participe aux travaux des champs, finit sa journée en buvant un coup à l’auberge du village, comme tout le monde ; il a même trouvé, à peu de choses près, la sérénité dans la foi depuis son séjour en prison. Cette période de la vie de Verlaine, que j’ignorais complètement, n’est sans doute pas à première vue la plus palpitante mais j’ai justement trouvé très intelligent de nous entraîner dans cet instant de calme entre deux tempêtes : Rimbaud d’un côté, la tentative de renouer avec la bohème parisienne de l’autre.

verlaine casanave jagodzinski couvertureCar même si l’humeur est à l’apaisement, ce qui explique cette étonnante couverture ensoleillée montrant Verlaine paressant au bord d’un champ, les démons sont toujours là, annonçant la fin de vie qui achèvera de lui donner sa réputation de poète maudit. L’alcoolisme et les accès de colère et de violence sont encore son pain quotidien, notamment à cause de sa mère, sinistre personnage qui conserve dans des bocaux les trois enfants morts-nés qu’elle a portés avant Verlaine, allant même jusqu’à leur parler et les prendre à parti lorsqu’elle se plaint de son dégénéré de fils. Macabre mais véridique, l’anecdote suffit à éclairer ce qu’a pu être l’enfance de Verlaine, et même sa vie tout entière puisqu’il a vécu avec sa mère, par intermittence, jusqu’à ce qu’elle meure…

Malgré la violence, voire la folie épisodique de Verlaine, Jagodzinski et Casanave  observent leur personnage avec tendresse – le dessin de Casanave (également auteur d’un Flaubert et d’un Baudelaire que je compte bien me procurer) en fait une sorte de Fantasio éméché, désespérément incapable de trouver sa place dans une société qui ne lui ressemble pas, et d’oublier Rimbaud, dont des nouvelles lui parviennent par le biais de connaissances communes.

verlaine_20_bg_76810

Chaque écho de la vie de celui qui a abandonné la poésie pour partir en Afrique est superbement illustré dans un style évoquant des carnets de voyage du XIXe siècle (écrasant, au passage, la BD de Coste qui ne rendait qu’avec beaucoup de peine ces épisodes de la vie de Rimbaud), et replonge Verlaine dans les tumultes de la relation avortée. C’est dans ces moments-là, les plus noirs, que Jagodzinski insère judicieusement quelques vers du poète dans son scénario, la grandeur de son style contrebalançant la petitesse misérable de ses actes. Une vision peut-être légèrement idéalisée du poète maudit, mais qui fait de ce Verlaine un hommage vibrant très recommandable.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus gray

Sur le même thème :

7 Comments

  1. Je ne peux te mettre de commentaire sur Insoupçonnable (ça ne marche pas), je voulais juste dire qu’effectivement, T. Viel se bonifie de livre en livre, j’ai eu la chance de commencer par les plus anciens, là où tu as débuté par son dernier. ce que j’aime chez lui, c’est sa manière de raconter des histoires déjà vues ou lues, et de nous y intéresser par son écriture.

    • Je crois en effet que je n’aurais pas dû m’y prendre à rebours ! Insoupçonnable m’aurait sans doute pas mal impressionné de la part d’un autre auteur, mais maintenant que je sais de quoi Viel est capable, ça m’a « seulement » diverti… Ce qui est déjà un haut fait puisque c’est le genre de scénario qui me gonfle dès les premières pages en temps normal.

      Désolé en tout cas pour le cafouillage de WordPress (je n’ai pas compris pourquoi il a fermé les commentaires), c’est débloqué 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *