Bérénice 34-44 d’Isabelle Stibbe

Comedie-francaise

Le plus difficile quand on est face aux tables du libraire, c’est de faire le tri dans les premiers romans. Largué, sans repères, on en est réduit à tester les auteurs bombardés « jeunes prodiges » par les médias spécialisés, et le résultat n’est pas souvent à la hauteur… Heureusement on peut compter sur certains blogueurs pour dénicher les perles rares, comme ce Bérénice dont je n’avais jamais entendu parler avant de lire l’article de Cunéipage , elle-même inspirée par Gilbert Collard (qui est donc de bon conseil parfois, ah bon).

Bérénice, c’est évidemment la tragédie de Racine. Quelques vers récités par un camarade soldat pendant la guerre de 14-18 donnent au père de la Bérénice du roman l’idée de donner ce prénom à sa fille. Lui, émigré russe qui a fui les pogroms, voit dans ce nom tout un symbole : l’alliance entre le plus français des tragédiens et une princesse palestinienne. Portée par ce prénom prédestiné, Bérénice rêve dès sa tendre enfance de devenir comédienne ; à force de volonté, elle décroche le concours d’entrée du Conservatoire où elle assiste aux cours de Jouvet, et finit par entrer à la Comédie Française. Quelques années plus tard, cependant, l’occupation et la Shoah vont bouleverser son univers.

9791090175075La première partie de Bérénice 34-44 est un roman d’apprentissage éblouissant, dans lequel l’enthousiasme de l’héroïne à rencontrer des figures telles que Louis Jouvet est communicatif. Il faut dire que la documentation est solide – Isabelle Stibbe baigne d’ailleurs dans ce milieu puisqu’elle est aujourd’hui la secrétaire générale de l’Athénée après avoir travaillé à la Comédie Française – et parvient sans peine à nous plonger dans l’atmosphère excitante des cafés parisiens dans lesquels se retrouve le gratin de la vie culturelle de l’époque.

Histoire oblige, la seconde partie est bien plus austère et, peut-être parce que j’avais envie de légèreté pendant les fêtes, je n’y ai pas pris autant de plaisir.  Il faut dire que même si Isabelle Stibbe mène toujours sa barque avec beaucoup de dextérité, la toute fin du roman nous entraîne dans des contrées un peu trop prévisibles – résistance, déportation de certains collègues et amis… Le début de l’occupation est pourtant une période dramatique mais passionnante pour la Comédie Française, qui se voit obligée de pactiser avec l’ennemi et d’évincer les sociétaires juifs. Ce pan sombre de son histoire est parfaitement raconté par Isabelle Stibbe, qui maîtrise cependant moins bien le drame lorsqu’il touche les individus et non l’institution. Une fin en demi-teinte donc, mais Bérénice 34-44 est tout de même un premier roman exceptionnel d’une auteure sans doute à suivre.

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