Le Désordre Azerty d’Eric Chevillard

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Il est rare que j’attende un livre de pied ferme. Je ne suis pas de près les listes de publications à venir des maisons d’édition, et je découvre en général la sortie d’un livre une fois que c’est fait. Le Désordre Azerty fait exception puisque depuis que Minuit avait mis en ligne ses premières pages, j’en rêvais la nuit, et même parfois le jour, avec la bave aux lèvres. Du coup quand je l’ai vu dans la vitrine de ma très chère libraire ce mercredi 8 janvier, avec, rendez vous compte, un jour d’avance sur la sortie officielle, je me suis rué dessus et suis rentré chez moi en trottinant, avec des airs d’écolier qui sait que l’école est finie. 

Bref. Il viendra sans doute un jour où tout le monde aura lu, sinon tout Chevillard, au moins le Désordre Azerty. On l’étudiera du primaire à l’université. Il sera le petit livre blanc d’une révolution littéraire, peut-être. En attendant ce jour béni, il va falloir expliquer de quoi il s’agit. Pour commencer, il s’agit du dix-neuvième livre de Chevillard publié chez Minuit ; on avait l’habitude de le voir s’illustrer dans le genre du roman, à condition d’en avoir une définition large, le récit devant en général se plier aux caprices des innombrables digressions de son narrateur. Il est donc bien naturel que Chevillard se détache ici du genre romanesque pour proposer un abécédaire, genre forcément fragmentaire qui lui permet de laisser libre cours à son style fait de bifurcations et de coq-à-l’âne.

chevillard-azertyVoilà, très grossièrement, pour la forme. Et de quoi est-il question, alors ? De Dieu et de kangourous, bien sûr, mais avant tout, presque à chaque page, de littérature. Le Désordre Azerty est un art poétique, ou plutôt la mise au clair de tout ce que contenaient déjà les oeuvres précédentes puisque Chevillard n’a jamais fait que ça, écrire sur la littérature. Il le dit d’ailleurs très bien dans l’entrée Théorie : « Je crois dur comme fer que la théorie d’une œuvre est l’œuvre elle-même et que celle-ci, d’ailleurs, n’est peut-être rien d’autre. » A voir pour d’autres auteurs, mais en ce qui le concerne, c’est une évidence.

Les entrées Style (« Le style est  la langue natale de l’écrivain : le pays suit, l’espace intellectuel et sensible qu’il ordonne » et, pour le lecteur, « une langue que l’on comprend mais que l’on ne parle pas »), Littérature, Genre ou Journal sont donc de petits condensés de la pensée de Chevillard concernant l’écriture – lui qui rejette la littérature qui arrache sa matière au réel, qui reproduit des pans entiers de la réalité, cette « littérature de miroitier bègue à l’usage des singes et des perroquets », sans intervention du style.

Le discours ne s’arrête bien évidemment pas là. La littérature se cache partout, derrière le Kangourou dont le k initial, sautillant, est la preuve du pouvoir performatif des mots ; derrière l’Aspe, mot inconnu devenu symbole de l’indicible et de l’insondable ; derrière la Marquise bien sûr qui n’est autre que celle de Paul Valéry et qui a décidé de ne plus sortir à cinq heures au risque de mettre en péril tout un pan de la littérature française – les variations de Chevillard sur la phrase de Valéry suffiront à nous consoler tant ce chapitre est drôle.

Quand il n’est pas question de littérature à proprement parler, il est question de littérateurs. Chevillard épingle gentiment l’écrivain vaniteux qui fait tout pour exister à titre personnel, au point d’occulter intégralement son oeuvre, et tous ceux qui font la course aux prix littéraires. Malgré le ton acide et sarcastique, Chevillard ne se prétend pas au-dessus du lot. Certains chapitres, parmi les plus intimes qu’il ait écrits et qui évoquent par leur tonalité son indispensable blog, l’Autofictif, dressent le portrait d’un écrivain toujours hésitant, à jamais incertain quant à son statut (on connaît sa gêne à se montrer en public, à participer à des entretiens ou des conférences), et de plus en plus hanté par l’idée de la mort – son tout premier roman, déjà, s’appelait Mourir m’enrhume, mais maintenant qu’il est presque Quinquagénaire et qu’il a deux petites Filles (une des entrées les plus touchantes), il est légitime qu’il s’interroge sur sa postérité. « Ecrire est une certaine façon de mourir. C’est mourir en beauté. C’est prononcer chaque jour depuis le plus jeune âge les paroles solennelles de la fin. L’écrivain a le scrupule du mot juste parce qu’il se peut – et d’ailleurs, ne l’espère-t-il pas secrètement ? – que la mort le foudroie à chaque instant de la phrase. Ses mots, il les choisit donc comme s’il composait son épitaphe dans un dernier souffle. » Je souhaite avoir encore de nombreux Chevillard à lire, mais l’épitaphe est déjà là : il faudra un grand monument dans lequel graver le Désordre Azerty, de A à N. 

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Du même auteur : Choir, Oreille rouge, Démolir Nisard, L’Autofictif.

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7 Comments

    • Ah ce gratin de chou-fleur, je ne m’en suis jamais remis ! Je trouve que Chevillard s’améliore de livre en livre ! J’espère que tu auras l’occasion de lire celui-ci 😉

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