Un paradis trompeur d’Henning Mankell

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Il paraît qu’Henning Mankell a écrit une excellente série de romans policiers, les Wallender. Il paraît aussi que son précédent roman, Les Chaussures italiennes, était un petit chef d’oeuvre. Mais moi, savoir qu’un auteur a écrit essentiellement des polars et, en bonus, un bouquin dont le titre pourrait être celui d’un article dans Elle, ça m’inquiète plus qu’autre chose. Alors, quand j’ai vu Un paradis trompeur parmi les nouveautés de ma bibliothèque, j’ai longuement hésité avant de me dire que, bon, au moins je saurais à quoi m’en tenir – il s’agit quand même de l’auteur suédois qui a le plus de succès à l’international, ça peut servir d’avoir un avis.

Donc j’ai parcouru – je n’ose dire que j’ai lu, vu la vitesse à laquelle j’ai passé les cent dernières pages – l’histoire d’une dénommée Hanna, qui doit quitter le foyer familial au début de l’hiver 1903, car la famine guette. Elle est envoyée en ville, à la recherche de parents qu’elle ne trouvera jamais. Grâce à son protecteur, elle s’embarque sur le Lovisa comme cuisinière et, sur la route de l’Australie, elle rencontre Lundmark, qui devient son mari. Et qui meurt deux mois plus tard. Bouleversée, elle profite d’une escale en Afrique pour s’enfuir. Là, elle deviendra presque par hasard la patronne de l’hôtel O paraiso, dont les clients viennent rarement dans le seul but de dormir. Un paradis trompeur s’inscrit donc dans le genre assez prisé du grand destin de femme.

mankell-paradis-trompeurPour écrire un roman de ce genre, c’est facile, vous prenez un personnage féminin défini comme fort et audacieux et vous lui balancez dessus, sur trois ou quatre cents pages, toutes les pires emmerdes que vous pouvez imaginer. Et, par principe, elle se relèvera toujours. Bon, si vous voulez que ce soit intéressant à lire, il faut bien sûr donner l’impression que le personnage est quelquefois le moteur de l’action, et pas seulement une godiche sur qui le ciel s’écroule tous les trois chapitres. Parce que dans ce genre de roman, un personnage passif comme l’est Hanna, c’est un pur tue-l’amour. Malgré la narration qui se focalise le plus souvent sur ses pensées, c’est un personnage creux, qui ne prend presque jamais de décision, ou alors sous l’effet d’un choc, et souvent pour le regretter aussitôt. Certes, on peut dire qu’elle est forte dans le mesure où sa capacité à encaisser est inouïe, mais au-delà de ça c’est un mollusque, du genre à se laisser porter par le courant. Difficile par conséquent d’accrocher à ses aventures.

Heureusement, Mankell choisit comme décor un univers qu’il maîtrise : le Mozambique, pays dans lequel il réside, au début du vingtième siècle. Le principal intérêt du roman tient dans la description de la société coloniale de l’époque, du comportement des Blancs à l’égard de la population Noire et de la façon dont Hannah, encore une fois très malléable, voit son attitude modifiée par celle de ses congénères. Sauvée de la mort par une prostituée noire, elle rejette pour commencer l’idée de ségrégation et rêve d’un monde plus fraternel, mais l’influence de modèles de cruauté comme son infirmière Ana Dolores l’amènent à intégrer le racisme ordinaire – jusqu’à ce qu’une injustice criante finisse, tout de même, par lui faire prendre conscience de l’horreur de la situation. L’ensemble est sans doute un peu trop manichéen – les Blancs étant presque exclusivement des salauds assoiffés de sang et d’argent – mais Mankell réussit malgré cela à  peindre une toile de fond convaincante. Dommage que ce qui se passe au premier plan ait si peu d’intérêt.

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L’illustration d’en-tête provient d’une carte postale de 1905 de Lourenço Marques, aujourd’hui Maputo, capitale du Mozambique.

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5 Comments

  1. J’ai l’impression que ton « à priori » fut tenace. J’ai aussi pris ce livre à la bibliothèque, je verrai bien. Par contre, moi, je pars avec une forte attente car j’aime les Wallander mais surtout ses romans. Bien sûr Les chaussures italiennes mais surtout Profondeurs. Il est vrai que son dernier roman L’oeil du léopard m’avait un peu moins séduite.

    • Je me suis demandé, oui, si mes préjugés (à propos desquels j’exagère un peu tout de même, même si effectivement je me méfie des auteurs de polar qui pour moi sont généralement des auteurs « à recette ») avaient joué, mais en réalité j’étais plutôt charmé par le tout début. Ce n’est qu’à l’arrivée en Afrique que tout s’effondre à mon avis. Je suis curieux de connaître ton avis ; si tu es déçue aussi, je me laisserai peut-être tenter par un autre de ses romans.

  2. Henning Mankell à certes écrit toute une série de polars, mais il a aussi beaucoup écrit à côté, des romans plus classiques, dont les très beaux Tea-Bag et Le fils du vent (sans oublier bien sûr Les chaussures italiennes), j’ai été moins séduit par Le cerveau de Kennedy

  3. Il a aussi écrit deux chouettes romans jeunesse (le titre ne me revient pas). L’histoire d’une gamine blessée par une mine antipersonnelle. J’avais surtout aimé le premier tome.

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