Les Saisons de Louveplaine de Cloé Korman

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On a beaucoup entendu parler, à la rentrée 2013, d’une certaine communauté de pensée entre plusieurs romans évoquant la révolte. Il y avait le premier roman de Loïc Merle, l’Esprit de l’ivresse, les Renards Pâles de Yannick Haenel , plutôt médiocre, ou encore la Conjuration de Philippe Vasset qui proposait une forme de révolution atypique et réjouissante. Tous ces romans – et d’autres – semblaient marqués par le souvenir des émeutes des banlieues en 2005 mais, à l’exception du Loïc Merle, s’attachaient à les évoquer de loin, à ne pas rentrer dans leurs détails et surtout, à ne pas s’engager dans une analyse sociologique ou politique de ce qui a pu les motiver. Trop dangereux. Car comment parler précisément de la banlieue aujourd’hui sans tomber, d’un côté, dans un sensationnalisme à la Enquête exclusive ou autre émission racoleuse, en montrant les trafics et la violence, et de l’autre dans une représentation angélique glorifiant les acteurs de la solidarité en tartinant en général pas mal de verlan et d’argot pour faire vrai et rappeler que ces langues sont aussi valables que le français ?

Cloé Korman semble avoir trouvé la formule dans les Saisons de Louveplaine, jouant sans peine à l’équilibriste entre ces deux pôles au gré des découvertes de son héroïne, Nour, jeune femme venue d’Algérie pour retrouver Hassan, son mari qui, parti travailler en France, ne donne plus aucune nouvelle. Lorsqu’elle arrive à Louveplaine, l’appartement qu’il occupait est vide. Bien vite, elle apprend que son mari, bien loin de gagner de l’argent honnêtement en travaillant sur des chantiers, trempait dans bon nombre de petits trafics. Pour retrouver sa trace, elle va avoir besoin de composer avec Sonny, un petit caïd au charme magnétique, qui lui dévoilera les aspects les plus sombres de la vie de la cité.

les-saisons-de-louveplaine-cloe-korman-9782021120639Bien que la recherche d’Hassan reste le fil rouge du roman, celui-ci prend peu à peu l’apparence d’une étude fragmentée de la vie dans les deux barres jumelles Triolet, toujours habitée, et Aragon, vidée et promise à une destruction prochaine. Cloé Korman fait preuve de beaucoup de talent en composant des personnages secondaires qui donnent vie à cette cité, de Soufia l’infirmière à Hicham, le vieillard qui cherche à restaurer une plus grande solidarité entre les habitants, en passant par Mme Kargoz, enseignante passablement désabusée qui devient pourtant à plusieurs reprises un pivot de l’histoire, et une poignée de jeunes tiraillés entre leurs études et la tentation de l’argent facile.

La réussite de Cloé Korman ne tient pas simplement au fait qu’elle souffle tour à tour le chaud et le froid, ménageant au sein d’un roman très dur, dans lequel de violents combats de chiens sont régulièrement mis en scène, des espaces de respiration montrant une communauté pleine d’espoir et infiniment soudée. En inventant Louveplaine, un lieu fictif et presque clos sur lui-même, elle transfigure la banlieue, se permet de la transformer en un lieu symbolique où la mort et l’ombre se rappellent constamment aux habitants qui, des fenêtres de leurs appartements de la barre Triolet, sont sans cesse confrontés au spectre de la barre Aragon où se déroulent les faits les plus sordides. Plus largement, par le biais de quelques motifs frappants et d’une écriture qui sait gratter le béton jusqu’à trouver l’os, elle pare ses personnages d’un héroïsme presque mystique. Ainsi, leur confrontation régulière avec un cerf échappé de la forêt voisine rappelle-t-elle leur lien, au sens le plus pur, à une terre et une histoire qui voudrait les reléguer à la marge. Le cerf, symbole christique au Moyen-Âge, dont les bois repoussant chaque année évoquent la résurrection, instrument de la conversion de plusieurs saints à qui il apparaît avec une croix dans la ramure, annonciateur de la mort des parents de Saint Julien l’Hospitalier, mais aussi animal privilégié de la chasse royale, semble agir comme le symbole d’une renaissance à venir, manifestée par la curieuse renaissance de Sonny en fin de roman. Cloé Korman parvient ainsi à s’éloigner du réalisme social pour faire des Saisons de Louveplaine un récit aux résonances mythiques.  

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L’illustration d’en-tête provient d’un psautier anglais du XIVe siècle et représente un cerf dévorant un serpent – symbole, évidemment, du Mal dans la pensée chrétienne.

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6 Comments

  1. J’avais beaucoup aimé son premier rolan Les hommes couleur et j’ai renoncé à celui-ci suite aux avis peu encourageants. Ta chronique me laisse à penser que j’ai peut-être eu tort. Si occasion et temps se présentent, je tenterais.

    • C’est curieux, je n’avais lu, je crois, que des avis plutôt positifs. Pour ma part je ne connaissais pas du tout l’auteur, je verrai si je trouve son précédent roman à la bibliothèque.

  2. Il est vrai que traiter des banlieues sans tomber dans le cliché parait très difficile, d’autant plus que le sujet a déjà été maintes fois exploités. Mais je me fie à votre avis, je vois en tout cas que les déceptions littéraires ne sont plus de mise désormais !

    • En effet, je remonte la pente depuis quelques temps ! Et c’est d’autant plus agréable quand, comme c’est le cas ici, je n’attendais rien de particulier – sur le papier, une histoire comme ça me faisait craindre le pire…

    • J’ai également trouvé le début assez âpre mais la deuxième moitié m’a tellement emballé que j’ai préféré mettre mes petites réserves de côté 🙂 J’avais raté ton billet en tout cas, je vais aller voir ce que tu en penses dans le détail !

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