Sukkwan Island de David Vann

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Vous avez passé une journée pourrie, vous êtes resté coincé deux heures dans les bouchons ou le métro bondé, vos collègues ont brillamment prouvé, encore une fois, qu’ils sont des abrutis, votre chef a encore fait des blagues sexistes/racistes/homophobes contre lesquelles personne n’ose rien dire parce que c’est le chef, votre conjoint(e) a encore laissé une bouteille de lait vide dans le frigo (ne sous-estimons pas l’importance de la bouteille de lait vide), même votre chat a l’air de faire la gueule et en plus il pleut. Vous vous affalez enfin dans votre canapé, voire directement dans votre lit et vous vous dites : « Nom d’un chien (pour rester poli), si seulement je pouvais être peinard sur une île déserte. »

A défaut de vous faire aimer vos congénères, Sukkwan Island pourrait vous vacciner contre ce fantasme absurde. Car tout plaquer pour s’installer sur une île déserte, c’est exactement ce que fait Jim, qui vient de se séparer de sa deuxième femme et traverse un désert professionnel. Il achète une cahute sur une île en Alaska et embarque, au passage, son fils Roy. Dans leurs bagages, trois fois rien : un émetteur radio, des vêtements chauds, juste assez de nourriture pour survivre un mois ou deux, et tout le matériel nécessaire pour chasser et pêcher de quoi passer l’hiver. Le tout doit permettre à Jim de faire le point sur sa vie et de recréer des liens avec son fils, qu’il connaît terriblement mal. Mais celui-ci n’a aucune envie d’être le confident de son père et va bien vite, malgré les grands espaces qui l’entourent, se sentir très à l’étroit sur l’île.

7755174471_sukkwan-island-de-david-vannIl serait dommage de déflorer plus avant l’intrigue du roman. Pour évacuer la question rapidement, disons que tout va aller de mal en pis, comme on peut s’y attendre dès les premières pages. Loin de se contenter d’un récit de survie à suspense, David Vann se sert cependant des épreuves que traversent ses deux personnages pour mettre à nu leur psychologie et les dysfonctionnements dans leur relation. J’ai beaucoup pensé, au fil de ma lecture, à Esprit d’hiver de Laura Kasischke : le principe est le même, celui d’un huis-clos exacerbant les tensions entre un parent et un enfant – l’aspect fantastique en moins. Et si Kasischke échouait à créer des moments de surprise dans un récit trop balisé et répétitif, Vann quant à lui parvient à faire bondir son lecteur en mêlant des embardées lyriques à des éclats de franche angoisse.

Surtout, là où les personnages de Kasischke paraissaient au bout de quelques chapitres stéréotypés et prévisibles, ceux de Vann conservent des failles inexplorées, à l’image du paysage qui les entoure dans lesquels les grottes et les crevasses sont légion. De manière générale, Vann se sert à merveille du cadre exceptionnel de son récit pour communiquer les limites et les angoisses de ses personnages, qu’il s’agisse de faire ressentir leur hostilité mutuelle en la transférant vers un ennemi commun, un ours, ou leur incapacité à dépasser la superficialité de leur relation, figurée par leurs difficultés à sonder les profondeurs de la mer qui les entoure ou à creuser la terre de l’île. Une sorte de romantisme glacial qui donne à Sukkwan Island toute sa densité.

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2 Comments

  1. J’ai lu ce roman à sa sortie et j’avais eu la chance d’assister à une rencontre avec l’auteur. Quel choc que ce retournement, quelle claque que cette impression de huis-clos en plein air, loin de tout.

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