Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre

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Le prochain qui fait un billet sur Au revoir là-haut, qu’il soit prévenu, je le dézingue dans les commentaires ; je n’en peux plus d’entendre parler de ce roman. Bientôt six mois que ça dure : et que je te parle du savoir-faire de l’auteur qui réussit brillamment à sortir de son polar habituel tout en conservant son efficacité, et que je loue la fabuleuse et révolutionnaire idée de parler non de la guerre de 14-18 mais de l’après-guerre et des gueules cassées (dites, la Chambre des officiers, ça vous rappelle rien ?), et que j’en rajoute une couche sur ce Goncourt 2014 qui extrait enfin ce prix de sa gangue d’élitisme poussiéreuse (alors que bon, les Goncourt 2011 et 2012 sont certes chiants à crever, mais élitistes, non, suffit), et que je termine en soulignant que là on tient, enfin, un vrai grand roman populaire.

Voilà, on va pas se cacher, tout le monde l’a compris depuis un moment : j’suis snob, comme disait Vian. Et je sais que je ne suis pas le seul. N’empêche que, puisqu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis et qu’on m’a prêté ce fameux roman de Lemaitre, j’ai fini par le lire. Armé de tous ces solides apriori. Prêt à noter toutes les incongruités, à en découdre, à le traîner dans la boue cet Au revoir là-haut. Et me voilà tout penaud : mes excuses à tous ceux qui, comme moi, n’en peuvent plus de lire des louanges à son sujet. Au revoir là-haut est un bon roman. Mais ne comptez pas sur moi pour parler de grand roman populaire.

au revoir là hautJe vous la fais courte, c’est le trente-huitième billet que vous lisez sur la blogosphère sur ce duo de survivants des tranchées, Albert et Edouard. Le premier est légèrement amoindri intellectuellement, mais n’était déjà pas une lumière avant la guerre, le second a perdu la moitié du visage et, incapable d’envisager le retour chez ses parents, se fait passer pour mort. Le retour du front est fait pour eux de misère et de petites escroqueries. Ce ne serait pas si dramatique s’ils ne se heurtaient pas constamment au lieutenant Pradelle, qui a failli causer leur mort à tous deux pendant la guerre.

Même si les moyens que Pradelle utilise pour assouvir ses rêves de fortune et de gloire, basés sur des faits réels, forment une partie passionnante du roman, ce personnage est le principal point faible d’Au revoir là-haut.  Trop cynique, trop machiavélique, il est méchant comme un Jafar chez Disney ou un Magneto chez les X-Men : de manière caricaturale et outrée. On voit bien que le modèle se situe plutôt du côté de Javert ou de Bel-Ami, mais jamais Pradelle n’égale le charme menaçant de ces deux personnages de légende. Il est, de plus, un rouage essentiel dans la partie la plus faible de l’intrigue puisque son destin rattache Albert et Edouard à la famille de ce dernier – qui le croit mort. Le tout mènera à un dénouement aux accents tragiques que l’on peut trouver admirable mais que j’ai trouvé extrêmement artificiel.

Malgré ces quelques défauts de construction, et bien que les deux personnages principaux soient un peu trop fades pour réellement marquer la mémoire, Au revoir là-haut est bien le roman parfaitement documenté et rythmé qu’on nous a vendu sitôt le Goncourt décerné. J’avais certes bien d’autres favoris pour cette prestigieuse récompense, mais ce choix n’a finalement rien de honteux.

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Une-année-en-14-298x300 Je ne suis, d’habitude, pas très branché défis lecture mais puisque ça se passe chez Stephie et que j’ai plusieurs livres concernant cette période dans ma PAL, ce billet sera ma première participation à son « Année en 14« . Pensez à aller lire ses contributions et celles des autres blogueurs ! 
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14 Comments

  1. D’accord. On a peut-être lu trop de billets sur ce roman. Mais tu as vraiment su en écrire un énième qui ne nous lasse pas . Loin de là. Superbe chronique

  2. Un très bon billet en tout cas. Ce qui est marrant à chaque fois c’est que je suis d’accord avec ce que tu écris même si je n’ai pas le même ressenti final sur un bouquin. Et si tu voulais mettre le petit logo « Une année en 14 » pour renvoyer à mon petit article, ça donnerait d’autres idées de lecture sur la période à tes fidèles lecteurs. Des bises

  3. J’avoue mon snobisme également… Je n’ai pas aimé ce que j’ai lu de Pierre Lemaître. Je n’ai pas en mains ce roman-Goncourt et je ne vais pas aller le chercher. s’il vient à moi, pourquoi pas ? Mais je le lirai avec sans doute les mêmes a priori que toi… au départ

    • Je n’ai rien lu d’autre de cet auteur mais il est clair que je ne vais pas me ruer dessus – les polars en général ne m’attirant pas le moins du monde. En tout cas rien ne presse, tu peux au moins attendre qu’il sorte en poche…

  4. Bien contente d’avoir publié mon billet sur ce livre le 21 août, avant la déferlante : moi aussi je m’agace souvent des déluges d’éloges. Mais ceci dit, c’est un très bon roman. Je lis tant et plus sur la Première Guerre mondiale en ce moment et aucun doute que celui-ci fait partie des très bons parmi les auteurs actuels qui écrivent sur le conflit (et ils sont nombreux…).

    • En effet, tu as fait partie des précurseurs !
      Le handicap supplémentaire, d’ailleurs, c’est que justement la période m’intéresse fort peu… Je ne saurais donc pas vraiment comparer avec qui que ce soit d’autre, surtout parmi les contemporains (à l’exception d’Echenoz dont le 14 m’avait déçu).

  5. Je trouve que les média n’ont pas toujours été tendres avec lui. Les blogueurs ont davantage aimé ce livre je pense. Il n’est pas parfait sans doute mais au moins, il nous embarque avec lui.

    • Je pense que les média spécialisés ont été un peu déçus de le voir recevoir le Goncourt ; beaucoup espéraient que le travail de Jean-Philippe Toussaint serait enfin reconnu, et je dois dire que je le comprend…

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