Ferragus d’Honoré de Balzac

Paris: Point Neuf and Pont des Arts 1824 by Frederick Nash 1782-1856

Balzac est encore au tout début de son oeuvre de romancier lorsqu’il entame en 1833 l’Histoire des Treize, projet de cycle romanesque initié par Ferragus. L’idée d’écrire une Comédie humaine ne prendra forme que l’année suivante, plus ou moins en même temps que la rédaction du Père Goriot. Pour l’instant, Balzac n’a pas l’ambition de « faire concurrence à l’état-civil », il n’a pas encore l’idée du retour systématique des personnages et il s’est surtout illustré par de courts romans plutôt fantasques comme la Peau de chagrin.  Fort de sa réputation de conteur hors-pair, et délaissant un instant la veine réaliste annoncée par les récents Eugénie Grandet ou le Colonel Chabert, Balzac se lance dans une sorte de roman noir feuilletonnant, tiraillé entre réalisme et fantastique.

A l’origine de cet ensemble romanesque, les Treize donc, une société secrète qui aurait connu ses grandes heures sous Napoléon. Difficile de dire dans quel but ces hommes se réunissent, bien qu’ils soient réputés pour leur puissance et leur influence immense. Par un hasard malheureux, Auguste de Maulincour, un jeune baron, met à jour les liens qui unissent les Treize et Mme Clémence Desmarets, une femme à la probité exemplaire pour laquelle il nourrit une passion secrète. Devenu un témoin embarrassant, Auguste ne cesse de frôler la mort, traqué par Ferragus, un des Treize. Entre deux tentatives d’assassinat, il tente d’alerter Jules Desmarets, le mari un peu trop béat de Clémence, à qui incombera la lourde tâche de faire toute la lumière sur cette histoire.

ferragusLe thème de la société secrète n’est pas rare chez Balzac, et peut intervenir dans des textes très différents, du très sentimental et spirituel L’Envers de l’histoire contemporaine, le tout dernier roman achevé, à Une ténébreuse affaire, roman policier particulièrement abscons qui évoque un complot fomenté par des royalistes contre Napoléon – dans lequel intervient d’ailleurs de Marsay, un des Treize. Ferragus est un curieux avatar de cette partie peu connue de l’oeuvre de Balzac : si la société secrète (ou plutôt les sociétés secrètes : Ferragus appartient à la fois aux Treize et aux Dévorants, sortes de compagnons du devoir dont le rôle n’est pas plus clair que celui des Treize) est censé en être le principal moteur, elle apparaît au final très secondaire, le roman se concentrant plutôt sur les liens amoureux idéalisés entre Jules et Clémence Desmarets, et sur la relation de celle-ci à son père qui pourrait, en (anté)Christ  de la paternité, préfigurer le père Goriot.

Ainsi, le sujet de Ferragus dérive tranquillement mais sûrement. La préface comme les premiers chapitres laissent entrevoir une intrigue tissée de fausses identités, de lettres codées et de cadavres dans le placard, mais hormis quelques morceaux de bravoure, le roman correspond étonnamment peu au projet. Peut-être est-ce un biais de mon regard de lecteur du vingt-et-unième siècle, habitué à des histoires de complots plus ambitieuses, mais les révélations qui nous sont faites à la fin du roman semblent bien plates, et Balzac a écrit des romans aux rebondissements bien  plus saisissants.

Dans l’ensemble, Ferragus vaut surtout pour ses notations sur Paris : premier volet des Scènes de la vie parisienne, il compte de très beaux portraits de parisiens – comme celui d’un groupe de piétons forcés de se regrouper sous une porte cochère en attendant la fin d’un orage – et peut-être les plus belles pages de Balzac sur la ville, parmi lesquelles ce délicieux passage sur sa boulimie de nouvelles architectures :

En ce temps-là, Paris avait la fièvre des constructions. Si Paris est un monstre, il est assurément le plus maniaque des monstres. Il s’éprend de mille fantaisies : tantôt il bâtit comme un grand seigneur qui aime la truelle ; puis, il laisse sa truelle et devient militaire ; il s’habille de la tête aux pieds en garde national, fait l’exercice et fume ; tout à coup il abandonne les répétitions militaires et jette son cigare ; puis il se désole, fait faillite, vend ses meubles sur la place du Châtelet, dépose son bilan ; mais quelques jours après, il arrange ses affaires, se met en fête et danse. Un jour il mange du sucre d’orge à pleines mains, à pleines lèvres ; hier il achetait du papier Weynen ; aujourd’hui le monstre a mal aux dents et s’applique un alexipharmaque sur toutes ses murailles ; demain il fera ses provisions de pâte pectorale.Il a ses manies pour le mois, pour la saison, pour l’année, comme ses manies d’un jour. En ce moment donc, tout le monde bâtissait et démolissait quelque chose, on ne sait quoi encore.

Ferragus est donc à recommander aux mordus de Balzac qui ne rechigneront pas à avancer dans une intrigue plutôt maladroite, motivés par l’idée que, de temps en temps, une digression quelconque leur offrira un morceau de style exceptionnel. Pour donner l’eau à la bouche à ceux-ci, je vous laisse avec le très bel incipit de ce roman :

Il est dans Paris certaines rues déshonorées autant que peut l’être un homme coupable d’infamie ; puis il existe des rues nobles, puis des rues simplement honnêtes, puis de jeunes rues sur la moralité desquelles le public ne s’est pas encore formé d’opinion ; puis des rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douairières ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, mercantiles. Enfin, les rues de Paris ont des qualités humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans défense. Il y a des rues de mauvaise compagnie où vous ne voudriez pas demeurer, et des rues où vous placeriez volontiers votre séjour. Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tête et finissent en queue de poisson. La rue de la Paix est une large rue, une grande rue ; mais elle ne réveille aucune des pensées gracieusement nobles qui surprennent une âme impressible au milieu de la rue Royale, et elle manque certainement de la majesté qui règne dans la place Vendôme. Si vous vous promenez dans les rues de l’île Saint-Louis, ne demandez raison de la tristesse nerveuse qui s’empare de vous qu’à la solitude, à l’air morne des maisons et des grands hôtels déserts. Cette île, le cadavre des fermiers-généraux, est comme la Venise de Paris. La place de la Bourse est babillarde, active, prostituée ; elle n’est belle que par un clair de lune, à deux heures du matin : le jour, c’est un abrégé de Paris ; pendant la nuit, c’est comme une rêverie de la Grèce.

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En en-tête : le Pont-Neuf et le Pont des Arts dans les années 1820 par Frederick Nash.

Challenge-classiqueCe billet est publié dans le cadre du challenge « un classique par mois » de Stephie.  Pensez à visiter son blog et ceux des autres contributeurs du défi !

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5 Comments

  1. J’ai beaucoup de mal avec Balzac en général. A chaque fois, c’est plutôt sous la contrainte que je m’y dirige… Sauf peut-être pour Le Colonel Chabert et La peau de Chagrin que j’avais adorés.

    • Le Colonel Chabert est justement le roman qui a créé le déclic chez moi… Depuis, je reviens à Balzac avec toujours le même plaisir, même s’il faut reconnaître qu’il y a quelques ratés dans son oeuvre. Mais je suis un inconditionnel du Père Goriot ou des Illusions Perdues 🙂

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