Contre la pudibonderie ambiante : une relecture de Zazie dans le métro de Raymond Queneau

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Marceline haussa les épaules.
– Eh bien vêtez-vous.
– Vêtissez-vous, ma toute belle. On dit: vêtis-sez-vous.
Marceline s’esclaffa.
– Vêtissez-vous! vêtissez-vous! Mais vous êtes nul. On dit: vêtez-vous.
– Vous ne me ferez jamais croire ça.
Il avait l’air vexé.
– Regardez dans le dictionnaire.
– Un dictionnaire ? mais j’en ai pas sur moi de dictionnaire. Ni même à la maison. Si vous croyez que j’ai le temps de lire. Avec toutes mes occupations.
– Y en a un là-bas (geste).
– Fichtre, dit-il impressionné. C’est que vous êtes en plus une intellectuelle.
Mais il bougeait pas.
– Vous voulez que j’aille le chercher? demanda doucement Marceline.
– Non, j’y vêts.(…) Voyons voir… vésubie… vésuve… vetter… véturie, mère de Coriolan… ça y est pas.
– C’est avant les feuilles roses qu’il faut regarder.(…)
– Merde, c’est d’un compliqué… Ah! enfin, des mots que tout le monde connaît… vestalat… vésulien… vétilleux…euse… ça y est! Le voilà! Et en haut d’une page encore. Vêtir. Y a même un accent circonchose. Oui: vêtir. Je vêts… là, vous voyez si je m’esprimais bien tout à l’heure. Tu vêts, il vêt, nous vêtons, vous vêtez… vous vêtez… c’est pourtant vrai… vous vêtez… marant… positivement marant… Tiens… Et dévêtir?… regardons dévêtir… voyons voir… déversement… déversoir… dévêtir… Le vlà. Dévêtir vé té se conje comme vêtir. On dit donc dévêtez-vous. Eh bien, hurla-t-il brusquement, eh bien, ma toute belle, dévêtez-vous! Et en vitesse! A poil! A poil !

Halte-là, mon gaillard ! « A poil », vous avez bien dit « à poil » ? Mais dites, c’est qu’on en a coffré pour moins que ça ! « A poil, ma toute belle », c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres, bientôt on lira « à poil la maîtresse » et, oh ben oui, ben oui, « à poil le président directeur général » ! Des esprits pervers y ont peut-être même déjà pensé !

Voilà, mon sang n’a fait qu’un tour en lisant ces quelques phrases extraites du chapitre 15 de Zazie dans le métro.Il va falloir à Paris qu’on atterrisse et qu’on réalise que des gens comme ce Monsieur Queneau non seulement écrivent des tombereaux d’immondices, mais que ceux-ci sont recommandés pour faire la classe.

Parce que Zazie dans le métro, qu’est-ce que c’est ? Vous êtes-vous posé la question avant de le mettre entre les mains de vos enfants ? Déjà, le métro, il est en grève tout le long du roman, si bien que Zazie n’y met pas le pied. C’est dire si on peut se fier aux écrivains. Et puis, qu’est-ce que c’est que ces histoires, une petite fille habillée comme un garçon qui vient passer le week-end chez son oncle à la sexualité douteuse, qui passe à deux doigts de se faire peloter par tout ce que Paris compte de satires ? Jusqu’où ira-t-on ?

zazie dans le métroJe m’arrête là ; vous avez bien compris où je veux en venir. Suite aux déclarations d’un représentant politique dont le nom ne figurera pas ici par pur souci esthétique, les réactions d’indignation et les moqueries ont plu cette semaine ; chacun a souligné combien des classiques de la littérature pour enfants, de Barbe-Bleue à Alice au pays des merveilles, en passant par la fameuse histoire de la Petite taupe, pouvaient être considérés comme fondamentalement irrévérencieux et étaient, par-là même, des oeuvres indispensables à la construction de l’enfant et de sa perception du monde. Pour ma part, le fameux « Tous à poil » m’a presque instantanément fait penser à cette scène de Zazie dans le métro, que j’ai eu la chance d’étudier l’année dernière avec une classe de terminale littéraire. Le triste sire déjà évoqué me donne ainsi l’occasion d’écrire une petite note sur ce roman que j’adore : enfin quelque chose à mettre à son crédit.

Car s’il sortait aujourd’hui, nul doute que Zazie dans le métro provoquerait l’ire des pourfendeurs de la théorie du djendeur. Pas seulement parce qu’une petite fille qui ponctue une phrase sur deux d’un « mon cul », c’est un mauvais exemple pour la jeunesse, mais surtout parce que la question du genre et de la sexualité est fondamentale dans ce roman de Queneau, pourtant paru il y a plus de cinquante ans.  Car si la curiosité de Zazie, en arrivant à Paris, se focalise sur le métro, elle ricoche bien vite sur une tout autre question : la supposée « hormosessualité » de son oncle Gabriel qui, la nuit venue, se transforme en Gabriella pour amuser la galerie dans un cabaret. On ne fera certes pas de Queneau un ardent défenseur de la cause LGBT ; cependant, bien que Zazie passe les deux tiers du roman à interroger la sexualité de son oncle, cette question finit par être réglée comme une affaire toute secondaire. Zazie s’en lasse soudain, subjuguée par le comportement de Gabriel lors d’une bagarre homérique dans une brasserie : « Hormosessuel ou pas, t’as vraiment été suprême ». Et quand la clé du mystère est enfin donnée, la compagne de Gabriel change comme par magie de sexe, passant de Marceline à Marcel, et plus personne n’y prête attention. Zazie a alors réalisé que certaines catégories qui lui semblaient fondamentales pour comprendre le monde qui l’entoure sont inopérantes : Gabriel n’est pas moins homme pour se faire appeler Gabriella et pour être homosexuel, tout comme elle peut être une petite fille tout ce qu’il y a de plus ordinaire bien qu’elle ne se conforme pas aux codes qui régissent sa féminité, à commencer par le port obligatoire à l’époque de la jupe ou de la robe. En un mot : la sexualité et les préconceptions genrées ne peuvent servir à définir intrinsèquement une personne.

Cette modernité affichée par Gabriel, Marceline et Zazie semble d’ailleurs fasciner d’autres personnages aux profils plus conventionnels, comme l’hyper-viril Pedro-Surplus (qui apparaît sous divers avatars comme le flic Trouscaillon ou le commissaire Bertin-Poirée – c’est celui-ci qui prend une leçon de conjugaison de la part de Marceline dans l’extrait cité) ou la veuve Mouaque, qui se rue sur tous les hommes qui passent à sa portée. Ces deux-là sont bien ancrés dans leurs stéréotypes de genre ; mais leur sexualité n’en est pas plus « normale ». Car la sexualité sous toutes ses formes est finalement le sujet de l’initiation de Zazie, jeune fille bientôt à l’aube de l’adolescence ; sa passion pour le métro, espace souterrain défendu, n’a d’ailleurs peut-être pas d’autre signification… Zazie fait l’apprentissage des figures innombrables du couple et de la sexualité à travers les personnages secondaires, y compris sous ses formes les plus choquantes (les notions de viol et de pédophilie font surface régulièrement), mais découvre aussi les difficultés de la communication et des relations humaines, illustrées par les nombreux dialogues de sourds et par la phrase incessamment répétée par le perroquet Laverdure : « Tu causes, tu causes, c’est tout c’que tu sais faire… »

Que tout ceci n’inquiète pas trop les parents : comme tous les livres que l’on peut destiner aux jeunes lecteurs, Zazie dans le métro comporte bien des niveaux de lecture. Ceux qui l’ont lu enfant et n’y ont pas retouché depuis seront d’ailleurs, je l’ai expérimenté plusieurs fois, bien surpris d’apprendre que de telles questions sont abordées dans ce roman. Car il est tout à fait possible de les omettre et de se contenter de la jubilation intense provoquée par l’inventivité infinie du langage de Queneau, et de la douce irrévérence de Zazie, pressée d’être adulte et en même temps tellement enfantine. Tous les esprits étroits qui polluent nos ondes et voudraient faire tomber la littérature jeunesse sous le coup de la censure feraient donc bien de se rafraîchir les idées en replongeant dans ce petit chef d’oeuvre qui ne prend pas une ride. Et s’ils devaient le juger condamnable, j’espère ne pas être le seul à me battre pour qu’il reste disponible dans toutes les bibliothèques.

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Dans un autre genre mais au même sujet, vous pouvez retrouver par ici le coup de gueule d’In cold blog.

 

Challenge-classiqueCe billet est publié dans le cadre du challenge « un classique par mois » de Stephie.  Pensez à visiter son blog et ceux des autres contributeurs du défi !

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7 Comments

  1. J’ignorais que tu pouvais être pervers à ce point, dis donc 😉
    Ton billet excellemment bien troussé m’incite à découvrir (enfin !) ce classique.
    Keep fighting, anyway !

    • Pervers, moi ? Je n’ai pourtant eu que des lectures extrêmement conventionnelles quand j’étais petit… J’ignore d’où ça peut venir 😀
      Je suis sûr néanmoins que tu sauras apprécier ce petit bijou avec la pointe de perversité requise 😉

      J’en profite pour ajouter une petite note de bas de page puisque M. C*** vient de récidiver (http://bit.ly/1c2Hjm4) : en plus de défendre la théorie du djendeur, Zazie dans le métro s’attaque violemment aux représentants de l’autorité, montrant des policiers incompétents et obsédés sexuels, tandis que la maîtresse, selon Zazie, n’est bonne qu’à mettre des coups de pied au cul des élèves et à leur faire bouffer l’éponge qui sert à effacer le tableau. Misère, un vrai brûlot…

  2. je passe par là presqu’un an plus tard, je ne peux que dire que je suis d’accord !
    Môme, j’ai lu Zazie en toute innocence et quand je l’ai relu récemment j’ai chu de mes nuées : Queneau est un agent provocateur et un jubilatoire pousse au crime, et c’est bien pour ça qu’il faut le lire et le relire, même à l’école ou dans l’autobus S.

    Cela dit, les pourfendeurs de l’immoral font bien de ne pas relire la Bible : entre les vies dépravées de Noé et de Loth, et la sainte famille recomposée, ça vaut mille !

    Un mini bémol, LA théorie du gendre (que vient faire ce pauvre garçon là ?)est une invention des calotins et des politicards qui simplifient ce qu’ils ne comprennent pas ; les scientifiques bossent sur LES théories du genre (jamais fichus de faire simples, ceux-là).

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