Oreille Rouge d’Eric Chevillard

TintinAuCongoOlele

Un jour, peut-être, vous avez décidé qu’il était temps, que vous laissiez sommeiller votre vocation depuis de trop longues années, que le monde avait besoin que vous vous mettiez au travail : vous vous êtes attablé devant une feuille blanche et vous avez attendu que naisse le roman extraordinaire dont vous aviez tant rêvé. Et puis, quelques heures ou quelques jours plus tard, il a bien fallu se rendre à l’évidence : certes, votre style changera peut-être notre vision de la littérature, mais vous n’aviez pas le moindre sujet valable en tête. Et vos quelques notes ont fini dans un tiroir.

Pour vous tous, frustrés de l’écriture, Chevillard a la solution : voyager. Comme cet écrivain tristement banal qui pourrait s’appeler Jules, Alphonse ou Georges-Henri, qui n’a jamais vraiment brillé mais  se voit invité pour quelques semaines au Mali dans le cadre d’une résidence. Il n’a aucun doute : un tel voyage sera l’occasion pour lui d’écrire un grand poème sur l’Afrique qui lui apportera une reconnaissance internationale. Le voilà donc dans l’avion, après maints atermoiements car il est tout de même peu rassurant de se rendre sur un tel continent, armé de son Moleskine noir, accessoire indispensable de tout écrivain voyageur depuis Hemingway (qui n’en a jamais possédé).

oreille rouge chevillardA peine arrivé au Mali, Jules, Alphonse ou Jean-Léon n’est plus ni Jules, ni Alphonse, encore moins Jean-Léon : il sera Oreille Rouge. Avec un nom pareil, on le croirait intégré et rebaptisé par une tribu du fin fond de la savane ; il ne s’agit que de coups de soleil. Il veut mettre dans son grand poème des girafes, des hippopotames et des éléphants ; les seuls qu’il verra seront des bibelots en ivoire ou en terre. Il appelle l’Afrique – Oh Afrique ! – de tous ses cris et de toute son âme, l’Afrique qu’il a lue, qu’il a rêvée, il tente de coudre entre eux tous les noms exotiques qu’il croise, du baobab ou kapok, pour donner forme à son poème ; il reviendra avec son Moleskine plein de taches mais presque vierge.

Quelquefois, Oreille rouge s’adresse directement à l’Afrique. Afrique, dit-il. Et l’on croit que c’est enfin son chant qui commence. Afrique, Afrique. Comme il empoigne sonsujet ! Comme il le nomme ! Il y a là un rythme qui s’ébauche, entendez-vous, dans le redoublement de l’apostrophe : Afrique ! Afrique ! Afrique, dit-il encore, et son bras s’écarte de son corps, sa main s’ouvre. La voix est sûre, forte, les syllabes magnifiques claquent de nouveau : Afrique ! Et le chant va déferler comme l’océan, comme la horde des gnous, ample, majestueux, sonore. Afrique ! Quelle ouverture ! Quel départ ! Le regard d’Oreille rouge fixe l’horizon. Tout son corps  tendu tressaille. Afrique, dit-il encore. Afrique ! Viens dans mon poème !

Oreille Rouge a simplement un peu trop lu Pierre Loti et Joseph Kessel. Pour lui, l’écrivain voyageur n’a qu’à se laisser envahir par la beauté époustouflante de la nature qu’il découvre pour que l’oeuvre se crée toute seule. Tentant à tout prix de faire rentrer dans son poème tous les clichés qu’il a emmagasinés sur l’Afrique, il est simplement aveugle à ce qui se déroule sous ses yeux, qui serait pourtant tout aussi intéressant à documenter. Pire, il se croit investi d’une mission et n’a que mépris pour les touristes qu’il croise, lui qui ne vaut guère mieux. Lorsqu’il rentre de ses cinq semaines de voyage, il n’a plus que l’Afrique à la bouche, comme s’il connaissait intimement tout  le continent.

Comme à son habitude, Chevillard utilise son histoire pour nous parler de littérature, et démonte en 150 pages l’image glorieuse de l’écrivain voyageur. Oreille Rouge en est l’avatar le plus ridicule : veule, nombriliste et imbu de sa personne. Le plaisir premier de la lecture d’Oreille Rouge est bien évidemment l’inventivité sans cesse renouvelée de Chevillard pour trouver des défauts à ce personnage pourtant touchant ; au-delà, on se demandera quelle est la part de fantasme dans tout récit de voyage. Oreille Rouge est un Chevillard plutôt léger qui permettra à ceux qui craignent de se perdre dans ses habituelles digressions de l’apprivoiser en douceur.

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Du même auteur : Choir, Démolir Nisard, L’Autofictif, Le Désordre Azerty.

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9 Comments

  1. Non seulement tu as le don de « chroniquer » comme on raconte une histoire, mais en plus le choix des livres est toujours pertinent. J’adore.

  2. Je plussoie : j’ai adoré l’article alors même que je ne suis pas très tentée par Chevillard. Et le choix de l’image est toujours pertinent/amusant !

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