Super triste histoire d’amour de Gary Shteyngart

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Dans le futur, nous passerons nos journées collés à des appareils mobiles ultra-connectés, nous oubliant dans des discussions futiles sur des réseaux sociaux infinis. Plus personne ne lira de livres et les puissants et les riches de ce monde profiteront de cet asservissement généralisé pour espionner chacun d’entre nous et instaurer des règles de sécurité de plus en plus strictes. Quelques-uns se révolteront contre le système mais leurs espoirs seront vite noyés dans le sang. L’humeur sera de toute façon au pessimisme généralisé face à l’effondrement de la puissance occidentale et à l’avènement d’une nouvelle autorité mondiale : la Chine.

Vous trouvez peut-être que ce tableau du futur ressemble étrangement à notre présent et que Gary Shteyngart n’est pas allé chercher bien loin les fondements de l’univers de Super triste histoire d’amour, sorte de comédie romantique d’anticipation. C’est pourtant sur ce faible décalage que repose tout l’intérêt du roman : pas besoin d’inventer un monde entièrement nouveau ni d’exagérer à outrance les défauts de notre société ; quelques légers glissements suffisent pour que le monde tel que nous le connaissons devienne une prison terrifiante.

super triste histoire d'amour C’est dans cette prison qu’évoluent Lenny Abramov et Eunice Park. Lui est un homme d’affaires vieillissant employé par une société qui promet à ses clients triés sur le volet d’accéder à l’immortalité grâce à des nano-bots chargés de transformer leur corps en un vaste chantier. Plutôt renfermé sur lui-même, il est un des derniers riches New-Yorkais à ne pas avoir quitté Manhattan, devenu un quartier pauvre, et à lire des livres. Il rencontre par hasard Eunice, une jeune coréenne superficielle qui tente de s’extraire d’une vie familiale compliquée : un père violent, une mère qui peine à s’intégrer dans la société américaine et une soeur, Sally, qui s’implique dans des mouvements de contestation qui la mettent de plus en plus en danger. Vu le titre, vous avez déjà compris la suite : tous les sépare mais ils vont s’aimer quand même, jusqu’à la fin tragique.

Super triste histoire d’amour fait alterner leurs deux voix en présentant des extraits du journal de Lenny et des conversations entre Eunice et ses différentes relations dans GlobAdos, l’équivalent de notre Facebook. Chacun à leur rythme, et avec leur style propre (Eunice parle dans une sorte de novlangue qui est un cocktail d’abréviations et de barbarismes), ils vont prendre conscience des menaces qui pèsent sur l’Amérique juste à temps pour assister de manière totalement éveillée à quelques journées de révolution sanglante qui trouvent ces jours-ci un écho particulièrement fort et m’ont littéralement retourné.

L’histoire d’amour, dans tout ça, n’est bien sûr qu’un prétexte à explorer l’univers orwellien que dépeint Gary Shteyngart, mais aussi à se focaliser sur l’évolution de deux personnages – leurs liens intimes étant finalement secondaires. Lenny est le représentant d’un monde disparu, qui doit se battre chaque jour au travail contre de jeunes caïds aux dents longues, et qui voit son propre vieillissement comme la plus grande catastrophe qui soit. Eunice incarne la jeunesse d’aujourd’hui et de demain : faussement ouverte sur les autres, incapable de se passer du regard de ses pairs, mais en réalité absolument inapte à communiquer. Au cours du roman, Lenny va accepter sa finitude – réalisant grâce à son amour pour Eunice que son désir d’immortalité n’était qu’un manque de confiance en l’Homme – tandis qu’Eunice va découvrir qu’il existe un monde autour d’elle. Leurs prises de conscience arriveront trop tard ; ils ne pourront rien faire pour changer le cours de l’Histoire qui broie quelques-uns de leurs amis les plus proches. Comme dans toutes les révolutions, ceux qui pensent avoir fait entendre la voix du peuple ont en réalité fait le lit des puissants, et l’histoire peut recommencer. La satire hilarante se transforme peu à peu en prophétie désespérée.  Super triste histoire d’amour aurait pu s’appeler Super triste vision politique,  mais c’eût été moins vendeur et tant mieux si certains ouvrent ce livre par erreur : ce n’est pas tous les jours qu’on lit des comédies romantiques aussi intelligentes.

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