Emma de Jacques Boucher de Perthes

amour folie la fontaine

Je vous parlais en début de semaine de Jacques Boucher de Perthes, héros d’un roman de Christine Montalbetti, sorte de génial dilettante qui fut à la fois douanier, écrivain et premier théoricien de la préhistoire. J’étais un peu resté sur ma faim à la lecture de l’Origine de l’homme, et me voilà donc parti à la découverte du Boucher de Perthes romancier, grâce aux éditions José Corti qui ont exhumé dans le cadre de leur Collection Romantique Emma, un roman épistolaire publié en 1852. 

Emma étant apparemment, en littérature, un prénom maudit – celle de Jane Austen s’en tire certes plutôt bien malgré ses difficultés à comprendre ce qui se passe autour d’elle, mais je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler comment finit celle de Flaubert -, il ne faut pas s’attendre ici à un joli roman à l’eau de rose. Certes, la jeune héritière anglaise Emma de North*** est promise à un cousin éloigné, Jules de P*** dont elle est follement amoureuse, et bien qu’elle soit immensément fortunée, ce dernier l’épouse non pour son argent mais pour elle-même.  Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si Emma n’était pas régulièrement victime d’accès de démence qui la poussent à attenter à sa vie ou à celle des autres.

emma boucher de perthesL’essentiel du roman est composé de lettres d’Emma à Jules ; elle y chante longuement son amour pour lui, qui ne saurait connaître de limites et qu’elle décline sur tous les tons, tantôt virginal, tantôt voluptueux, la femme endossant le rôle de sacrifiée au culte de son futur époux aussi bien que celui d’impératrice de ses désirs. Seules ses crises de folie nous sortent de la monotonie de sa correspondance : généralement après plusieurs semaines d’angoisse, Emma, dans un état proche de celui du somnambule, devient une dangereuse furie. Son flot de lettres s’interrompt alors, laissant la place à la correspondance qu’entretiennent ses proches, inquiets, et ses médecins. Le mécanisme se répète plusieurs fois, avec des variations mineures, jusqu’à une fin que je ne dévoilerai pas mais qui semble de toute façon, dès le début, courue d’avance : ce sera la mort, le couvent, ou les deux.

Si Emma semble manquer d’ambition dans sa construction, la situation des personnages restant inchangée pendant trois cents pages, c’est sans doute que Boucher de Perthes a voulu, plus qu’écrire un roman, proposer une analyse d’un cas de démence, un sujet qui l’intéressait en tant que scientifique. Les allusions aux origines profondes du mal sont nombreuses, mais l’intérêt principal du roman est de proposer le récit de la folie à la première personne : Boucher de Perthes tente de reconstituer toutes les étapes qui, de glissement en glissement, font basculer Emma dans la folie. Malgré son aspect répétitif, qui illustre la monomanie d’Emma, le roman offre ainsi quelques lettres  fortes, celles qui précèdent les crises et dans lesquelles Emma tente de donner une vision globale du chaos que sont ses sentiments :

Mon ami, je ne sais ce que j’éprouve, mais je suis aujourd’hui en proie à un étrange délire. J’ai envie de te faire du mal. On parle de possédés, de démons qui s’emparent des hommes : suis-je donc, moi aussi, livrée au mauvais ange ? Non, c’est, comme on le dit, les nerfs, le sang ; ce sont des vapeurs. Ah ! rends-moi l’espérance : dis-moi que je ne deviendrai pas folle, dis-moi qu’un état si violent ne peut pas toujours durer. Mais pourquoi ne l’éprouvé-je que depuis que je t’aime ? Pourquoi l’amour, ce sentiment qu’on dit si doux, s’est-il changé dans mon coeur en une frénésie funeste ?

Le procédé trouve cependant sa limite dans les crises de folie elles-même : Emma y sera toujours complètement inconsciente, pirouette commode pour ne pas avoir à exprimer ce qui paraît inexprimable. La confusion des sentiments est alors remplacée par la description clinique d’un médecin ou le récit d’un témoin. A cela s’ajoute la trop grande simplicité de la vision donnée d’Emma, qui ne peut jamais être autre chose qu’un ange ou une diablesse. Nous ne sommes ni chez Nerval ni chez Dostoïevski : la folie reste pour Boucher de Perthes un monde inconnu qu’il peine à imaginer.

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Challenge-classiqueCe billet est publié dans le cadre du challenge « un classique par mois » de Stephie. Pensez à visiter son blog et ceux des autres contributeurs du défi !
En en-tête, une gravure de Gustave Doré illustrant la fable « L’amour et la folie » de La Fontaine.
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4 Comments

  1. J’ai récupéré tes trois classiques du mois. Merci de ta participation. Si tu peux penser à me déposer tes liens pour la récap 😉 Bises

  2. Autant je connaissais le préhistorien, autant j’ignorais qu’il avait été romancier ! Bon, il n’a pas l’air aussi bon dans cette activité que dans l’autre…

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