Mithra et le mithriacisme de Robert Turcan

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En janvier, j’ai fait ce que l’on devrait tous faire au moins une fois par an : je suis allé flâner au Louvre. Une amie voulait y voir les portraits du Fayoum et, une chose en entraînant une autre, nous avons fait un petit tour dans le département des Antiquités Orientales. Tout au fond d’une salle quasiment déserte nous sommes tombés sur un petit ensemble de statues et de bas-reliefs liés au culte du dieu Mithra. Parmi les statues, celle d’un homme ailé à tête de lion, enserré dans les replis d’un serpent, m’a particulièrement interpellé : je croyais que le mithriacisme était une sorte de proto-monothéisme, et je découvrais qu’un ensemble de divinités gravitait autour de Mithra ; je pensais également qu’il s’agissait d’un culte certes issu d’autres mythologies, mais détaché d’elles,kronos - tigre - mithra or la statue à tête de lion était désignée comme Kronos, l’équivalent grec de Saturne, par le cartel. Renvoyé à ma grande ignorance, je me dis donc qu’il était temps d’en apprendre un peu plus sur cette religion.


Ce qui reste le plus étonnant, c’est la disproportion entre l’importance du mithriacisme à la fin de la période antique et les maigres connaissances que nous en avons : au IIIe siècle, le culte de Mithra, avec des variantes, est célébré de l’Ecosse à l’Indus, en passant par le Maghreb et la vallée du Rhin. L’un des plus importants foyers du mithriacisme est Rome, et certains empereurs du IVe siècle reconnaissent en lui le « protecteur de leur pouvoir ». Même si le culte peine à se transmettre massivement (le mithriacisme est une secte à mystères, qui implique une initiation), c’est dire l’importance d’une religion pourtant balayée en un siècle par l’émergence du christianisme – ce qui fit dire à Ernest Renan, avec quelque exagération sans doute, que « si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste. »

mithra turcanDans son ouvrage initialement paru dans la collection Que sais-je, Robert Turcan passe en revue l’état de nos connaissances sur le culte mithriaque, dont les origines remontent au védisme (IIe millénaire av. J.C., en Inde). Beaucoup de zones d’ombre demeurent car les mithraeum, lieux de culte dédiés au dieu, ont été systématiquement ruinés par les chrétiens qui voyaient dans cette religion souterraine (le culte se pratiquant dans des cryptes ou des grottes) un danger. Aucun texte ne nous est parvenu sinon des commentaires de seconde main qui cherchent souvent à discréditer le mithriacisme, accusant par exemple les fidèles de pratiquer des sacrifices humains. Le principal outil d’interprétation dont disposent les chercheurs est l’histoire de Mithra, inlassablement répétée sur les stèles de tous les mithraeum. L’épisode central est la mise à mort d’un taureau par Mithra. Juché sur la bête, Mithra plonge dans son épaule le couteau avec lequel il est venu au monde, puisqu’il naît comme Minerve vêtu et armé, non pas de Jupiter mais d’un rocher. En bas du relief, un chien et un serpent viennent s’abreuver du sang de la victime et un scorpion s’approche de ses testicules pour recueillir son sperme. Mithra est entouré de deux porteurs de torches, les dadophores Cautès et Cautopatès, qui représentent le soleil levant et le soleil couchant, et d’un corbeau, messager du ciel qui lui a ordonné de sacrifier le taureau. Par la suite, Mithra partage un repas avec le Soleil, qui se soumet à lui, sur la dépouille du taureau.

La légende ne pose pas Mithra en créateur du monde et n’en fait donc pas un dieu unique : il s’inscrit dans la théogonie gréco-romaine, l’univers ayant été créé et dominé par Kronos puis Jupiter. Mithra assume le rôle de protecteur et de sauveur de l’humanité : le sacrifice du taureau est accompli pour abreuver le monde d’un principe vital menacé par des forces maléfiques. Le culte lui-même reproduit le schéma mythique ; les fidèles sont divisés en sept grades, chacun représentant un acteur de la légende : les Corbeaux, les messagers du Soleil, les Lions… L’office est constitué d’un banquet au cours duquel un animal est sacrifié, reproduisant l’acte fondateur de Mithra.

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Stèle de Koenigshoffen, conservée à Strasbourg.

La doctrine et le culte sont par ailleurs largement placés sous le signe de l’astrologie, les signes du Zodiaque et les planètes du système solaire structurant le mythe. On trouve également des références aux quatre éléments, aux quatre saisons… Le culte mithriaque est en fait constitué d’un réseau de symboles dont le sens nous échappe encore souvent. Et mon homme à tête de lion ? Il représente bien à lui tout seul la complexité du mithriacisme : possiblement issu de l’esprit Ahriman, figure du zoroastrisme (religion iranienne du Ier millénaire av. J-C), il possède des traits de Phanès, divinité orphique de la procréation et de la régénération… Le tout fondu dans une représentation de Kronos, lui-même assimilé à Chronos, le dieu du Temps. Le dieu léontocéphale représenterait avant tout le passage du temps mais aussi un principe primordial de la création et de la destruction du monde, sa représentation (tête de lion, ailes frappées des symboles des quatre saisons, serpents enroulés autour du corps…) procédant d’un agglomérat successif de symboles tantôt égyptiens, tantôt perses, tantôt gréco-romains… Un sacré écheveau à démêler, que Robert Turcan rend très clair malgré sa propension à utiliser des termes techniques sur lesquels on peut buter. Si comme moi le culte mithriaque et ses mystères vous intriguent, je ne peux que vous recommander ce petit ouvrage fascinant.

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