Waterloo Necropolis de Mary Hooper

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La rue était étroite et humide, et l’air était chargé de miasmes fétides. Il y avait un assez grand nombre de petites boutiques, dont tout l’étalage consistait en un tas d’enfants qui criaient à qui mieux mieux, malgré l’heure avancée de la nuit. Les seuls endroits qui parussent prospérer au milieu de la misère générale, étaient les tavernes, où des Irlandais de la lie du peuple, c’est-à-dire la lie de l’espèce humaine, se querellaient de toutes leurs forces. De petites ruelles et des passages couverts, qui çà et là aboutissaient à la rue principale, laissaient voir quelques chétives maisons, devant lesquelles des hommes et des femmes ivres se vautraient dans la boue ; et parfois on voyait sortir avec précaution de ces repaires des individus à figure sinistre, dont, selon toute apparence, les intentions n’étaient ni louables ni rassurantes.

Voilà ce que découvre l’Oliver Twist de Dickens lorsqu’il arrive à Londres pour la première fois. Cette triste description, qu’on pourrait retrouver quasiment à l’identique dans tous les romans de Dickens, c’est le quotidien de Grace et Lily Parkes, deux orphelines qui tentent de survivre dans leur quartier miteux en revendant pour quelques pennies des bottes de cresson achetées le matin au marché. Après la mort de leur mère, Grace, la cadette, s’est vue contrainte de veiller sur son aînée, trop simple pour se débrouiller seule. Pleine de ressources, elle a toujours réussi à la protéger, même quand elles ont dû quitter la maison de charité où un inconnu les a forcé à partager leur lit. Mais l’hiver qui arrive s’annonce particulièrement rude : l’argent se fait rare et la pension où elles habitaient une petite chambre à deux ferme soudain ses portes, rachetée par un homme d’affaires qui veut détruire le bâtiment délabré pour construire des logements plus rentables. Grace et Lily avaient pourtant de grandes espérances : leur mère leur a toujours dit que leur père ne les avait quittées que pour aller faire fortune en Amérique, et qu’il reviendrait les chercher dès que ce serait chose faite. En attendant que leur rêve prenne forme, Grace doit accepter une offre d’emploi peu habituelle : elle sera pleureuse d’enterrement pour Mr et Mrs Unwin, un couple sans scrupules qui a bâti sa fortune sur le commerce de la mort.

waterloo nécropolisJe ne lis que très peu de littérature jeunesse mais ce roman a attiré mon attention en raison de la période abordée par Mary Hooper. Fort bien documenté et dominé par la figure tutélaire de Dickens, aussi bien pour ce qui est de la description de la vie miséreuse des deux orphelines que pour la dynamique générale de l’intrigue, avec ses personnages secondaires trop méchants pour être vrais, Waterloo Necropolis donne un aperçu passionnant de la société londonienne de l’époque victorienne, de son système de classes et de ses usages. Grace, propulsée malgré elle dans un monde étranger, découvre les secrets de ceux qui l’écrasent socialement et s’étonne des traditions et des obligations liées au deuil, particulièrement lorsque le personnage le plus important du royaume – le prince Albert – vient à décéder. Tout en distillant de nombreuses anecdotes passionnantes, Waterloo Necropolis avance à un rythme effréné vers un dénouement qu’on devine, longtemps à l’avance, forcément heureux. Il y a certes quelques ficelles un peu grossières, des coïncidences un peu trop belles, mais les machinations de la famille Unwin et les plans de Grace pour les contrecarrer restent réjouissantes jusqu’au bout, d’autant plus que Mary Hooper prend à bras-le-corps des sujets graves tels que le viol ou la grossesse non désirée qui donnent une épaisseur inattendue à ce petit roman.

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Illustration de Jean Lecointre

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