Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) de Jerome K. Jerome

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A partir du moment où trois hommes se trouvent dans un bateau, il semble inévitable que l’un ou l’autre tombe à l’eau. Alors, quand des empotés comme George, Harris et Jerome entreprennent de partir une quinzaine de jours sur la Tamise, encombrés qui plus est de Montmorency, le fox-terrier de Jerome, il ne faut pas s’attendre qu’ils restent au sec bien longtemps. Car ils ont beau s’y connaître en canotage, se moquant volontiers des rameurs du dimanche qui pullulent sur le fleuve, leur maladresse n’a d’égale que leur malchance qui pousse les avirons ou les arceaux de leur tente à se révolter contre eux.

Ce qui devait être une agréable mise au vert loin de la pénible agitations de Londres devient ainsi rapidement une lutte de tous les instants, heureusement ponctuée d’accalmies qui donnent l’occasion aux trois amis de se remémorer des anecdotes issues de croisières passées ou de leur vie mondaine.

Trois-hommes-dans-un-bateau1Au fil des digressions, on apprendra ainsi que les cordelles de halage sont des instruments du démon, toujours promptes à s’emmêler dès que l’on a le dos tourné, que les pêcheurs sont tous des menteurs ou que voyager avec un fromage particulièrement malodorant peut avoir ses avantages. A l’origine auteur de pièces de théâtre, Jerome K. Jerome met en scène ses personnages avec une vivacité enthousiasmante, plusieurs scènes évoquant une farce des plus enlevées. Certaines, comme celle de l’accrochage de tableau, ou comme celle-ci, qui a lieu a la fin d’une soirée lors de laquelle les convives se laissent aller à pousser la chansonnette, semblent même être toutes faites pour être portées à la scène :

Et puis ces deux jeunes gens se levèrent et nous demandèrent si nous avions jamais entendu Herr Slossenn Boschen (qui venait précisément d’arriver et se trouvait en bas, dans la salle à manger) chanter en allemand son grand air comique. Les jeunes gens affirmèrent que c’était la chanson la plus drôle qui fût jamais écrite, et, si nous le voulions, ils demanderaient à Herr Slossenn Boschen, qu’ils connaissaient très bien, de nous l’interpréter.(…) Ils ajoutèrent que personne ne savait la mettre en valeur comme Herr Slossenn Boschen, car il arborait, de la première à la dernière parole, un air si grave, que c’était à croire qu’il chantait une tragédie. Parti pris qui, bien entendu, ne faisait que redoubler l’effet comique. (…)

Je ne comprends pas l’allemand. Je l’ai appris à l’école, et, deux ans après la fin de mes études, je ne m’en rappelais plus un seul mot ; je n’ai jamais eu à m’en plaindre depuis. Toutefois, je ne tenais pas, dans cette noble assemblée, à laisser deviner mon ignorance, et il me vint une idée que je jugeai assez bonne. Je ne quittai pas des yeux les deux jeunes étudiants, et imitai leurs réactions. Quand ils gloussaient, je gloussais ; quand ils éclataient de rire, j’éclatais pareillement ; et de temps à autre, j’ajoutais un petit ricanement de mon cru, comme si je venais de capter un trait d’esprit qui avait échappé aux autres. Je me félicitais intérieurement de cette fine astuce.

Je remarquai, tandis que Herr Slossenn Boschen poursuivait, que je n’étais pas le seul à imiter les deux étudiants. Nombre d’invités tenaient leurs yeux fixés sur eux et gloussaient quand ils gloussaient, pouffaient quand ils pouffaient ; et, comme tous deux n’arrêtaient pas de glousser, de pouffer et d’éclater de rire, tout se passait à merveille.

Et pourtant, le professeur allemand n’avait pas l’air content. Au premier de nos rires, son visage exprima un grand étonnement, comme si le rire eût été la dernière chose à laquelle il se fût attendu. On trouva cela d’autant plus drôle que l’on savait que son sérieux imperturbable faisait partie du spectacle, et que, s’il avait eu la faiblesse de sourire à son propre comique, il aurait manqué assurément son effet. Comme on continuait de rire, sa surprise fit place à un air de contrariété et d’indignation, et il décocha des regards courroucés à toute l’assistance (excepté aux deux jeunes gens derrière lui, qu’il ne pouvait voir). Cela nous fit hurler de rire. (…)

Il acheva au milieu d’un déchaînement d’hilarité. On n’avait jamais rien entendu de plus drôle, affirmait-on en se tapant sur les genoux. Nous trouvâmes étrange, après une démonstration aussi éclatante, que la rumeur populaire pût encore reprocher aux Allemands de manquer d’humour. (…) Alors Herr Slossenn Boschen se leva, frémissant de colère. Il nous injuria en allemand (langue à mon avis singulièrement appropriée à cet usage), et il trépigna, brandit le poing et nous donna tous les noms d’oiseaux qu’il savait en anglais. Jamais de sa vie, rugissait-il, il n’avait reçu pareil affront.

L’humour – très anglais – de J. K. Jerome est savoureux, mais il faut garder en mémoire que son intention était d’écrire une Histoire de la Tamise au fil de l’eau, de Londres à Oxford en passant par toutes les villes pittoresques qui la bordent et qui ont été les témoins de l’histoire d’Angleterre. Emporté par ses personnages, Jerome semble avoir perdu de vue cette intention initiale, et il ne subsiste que quelques notations historiques, et encore la plupart sont-elles contaminées par l’esprit facétieux du roman. Je ne peux pas résister à l’envie de partager un deuxième extrait,consacré à Henry VIII et Anne Boleyn, qui vous donnera une idée du ton général :

Vous êtes-vous jamais trouvé sous le même toit qu’un couple d’amoureux ? C’est très éprouvant. L’envie vous prend d’aller vous asseoir au salon, ce que vous faites. Au moment où vous ouvrez la porte, vous entendez un bruit, comme si quelqu’un venait soudain de se rappeler quelque chose ; et quand vous entrez, Émilie est là-bas près de la fenêtre, apparemment captivée par le spectacle du trottoir d’en face, tandis que votre ami John Édouard, à l’autre bout de la pièce, se perd dans la contemplation des photographies de famille.
« Oh ! dites-vous, vous immobilisant sur le seuil. Je ne savais pas qu’il y eût quelqu’un.
– Ah ! vraiment ? » rétorque Émilie, glaciale, d’un ton à bien montrer qu’elle n’en croit pas un mot. (…)

Une demi-heure plus tard, vous projetez d’aller fumer une pipe dans la serre. L’unique siège des lieux est occupé par Émilie ; quant à John Édouard, si l’on en croit le langage des habits, il vient évidemment de s’asseoir par terre. Tous deux ne vous adressent pas la parole, mais vous décochent un regard qui en dit aussi long qu’il est possible entre gens civilisés ; vous faites aussitôt retraite et fermez la porte derrière vous.

À présent, vous n’osez plus fourrer le nez dans aucune pièce de la maison. Après avoir monté et descendu plusieurs fois l’escalier, vous regagnez votre chambre pour aller faire un tour dans le jardin. Vous descendez l’allée, et en passant devant la grande serre d’été, vous y apercevez ces deux jeunes idiots blottis dans un coin. Eux aussi vous remarquent et sont persuadés que, animé de Dieu sait quelle intention tordue, vous vous acharnez à les suivre partout.(…)

Il en fut probablement ainsi quand ce jeune crétin d’Henry VIII courtisait sa petite Anne. Les gens du comté de Buckingham devaient les surprendre en train de « mamourer » près de Windsor et de Wraysbury, et s’exclamer : « Tiens ! Quel hasard ! » Et sans doute Henry répondait-il en rougissant : « Oui, je suis venu rendre une visite à un ami. » Sans doute Anne ajoutait-elle : « Oh ! je suis si contente, de vous voir ! Comme c’est drôle ! Je viens justement de rencontrer M. Henry VIII dans l’allée, et il va dans la même direction que moi ».

Alors les gens devaient s’éloigner en se disant : « Oh ! mieux vaut les laisser à leurs roucoulages et filer dans le pays de Kent ! »

Et ils allaient dans le pays de Kent, et la première chose qu’ils y voyaient en arrivant, c’était Henry et Anne batifolant autour du château de Hever.
« Oh ! Quelle barbe ! s’exclamaient-ils. Fichons le camp d’ici. Cela devient insupportable. Allons à Saint-Albans. Un joli coin tranquille, Saint-Albans. »

Mais à leur arrivée à Saint-Albans, ces damnés tourtereaux étaient là, à se bécoter sous les murs de l’abbaye. Après cela, que faire d’autre sinon aller jouer les pirates sur les mers en attendant que le mariage fût célébré ?

A sa publication, Trois hommes dans un bateau fut éreinté par la critique, qui fustigeait sa vulgarité et la pauvreté de son humour.  Sans doute cette incroyable erreur de jugement est-elle à mettre sur le compte de la liberté avec laquelle Jerome K. Jerome s’empare de codes qui, jusqu’alors, n’avaient pas leur place dans le genre romanesque. Le public, lui, ne s’y est pas trompé, s’arrachant en quelques années 200.000 exemplaires du roman. Une preuve de plus, si c’était encore nécessaire, que les Anglais sont des gens de goût.

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