What I loved (Tout ce que j’aimais) de Siri Hustvedt

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Leo Hertzberg est critique et professeur d’histoire de l’art, notamment reconnu pour son essai A Brief History of Seeing in Western Painting, consacré à la place du regard dans la peinture classique et moderne. Au terme d’une riche carrière et d’une vie personnelle mouvementée et marquée par le sceau du deuil, le voilà frappé par un dernier drame, dont la cinglante ironie est évidente : touché par la DMLA, Leo perd la vue. Au centre de son champ de vision se déploie une tache sombre qui l’empêche de reconnaître ceux qu’il a aimés et d’étudier les tableaux qui l’ont ému.

Sa seule ressource, désormais, est sa mémoire. Leo est capable de convoquer mentalement tout un catalogue d’oeuvres picturales qui lui permet de continuer à exercer tant bien que mal son métier. Il procède de même pour tous les êtres qu’il ne peut plus voir : sa femme Erica, son fils Matt ou encore son ami de toujours, l’artiste Bill Wechsler. What I loved est en premier lieu le récit d’une vie traversée par la perte et le deuil. De la famille laissée en arrière dans l’Allemagne d’Hitler à la perte des êtres les plus chers, Leo apprend à composer avec l’absence.

what-i-lovedMais What I loved est bien loin d’être seulement un récit à la grande intensité émotionnelle. A la manière de grands maîtres américains comme Don DeLillo, Siri Hustvedt compose un mille-feuilles dont chaque page nous interroge sur la complexité de nos rapports aux autres, sur la façon dont ceux-ci nous définissent. Leo, bien qu’il soit présent à chaque page en tant que narrateur, n’est qu’une ombre qui trouve sa substance uniquement dans le regard de ceux qui l’entourent ; à l’inverse, le regard qu’il pose sur sa femme, sur Violet, la compagne de Bill, ou sur les oeuvres de celui-ci semble avoir le pouvoir de les transformer – à l’image des patientes hystériques du Dr. Charcot qu’étudie Violet, dont les crises sont en partie conditionnées par la présence du médecin à leurs côtés.

L’idée brillante de Siri Hustvedt est de souligner la prégnance de ces thèmes en créant une oeuvre dans l’oeuvre, celle de Bill, dont chaque toile ou installation reprend un aspect de la grande question – à quel point sommes-nous définis par ceux qui nous aiment ? Dès les premières pages, toutes les interrogations du roman sont explicitées par la présentation d’une de ses premières séries de tableaux, qui permet la rencontre entre Bill et Leo. Violet en est le personnage principal, en odalisque tantôt jeune et tantôt ridée, tantôt anorexique et tantôt enveloppée ; au fond des tableaux se devine la présence de la première femme de Bill. Les tableaux s’intitulent tous Autoportrait. Bill y apparaît en effet, sous la forme d’une ombre qui peut être celle du spectateur ou celle de l’artiste au travail. Mais ces tableaux sont une représentation de lui-même avant tout  parce qu’ils représentent le regard multiple qu’il porte sur Violet, et parce qu’ils saisissent l’image de lui que lui renvoient les deux femmes de sa vie.

Il faut un grand talent pour imaginer l’oeuvre d’un artiste contemporain sur plusieurs décennies. Au fil du temps, Bill passe de la peinture à des installations d’oeuvres composites de plus en plus imposantes ; chacune creuse un peu plus les thèmes développés dans les premiers tableaux, et Siri Hustvedt parvient à chaque fois à expliciter leur place dans la démarche de son artiste et à en donner des descriptions qui les rendent aussi tangibles que si le lecteur se baladait dans une rétrospective consacrée au grand Bill Wechsler au MOMA ou au MET. Surtout, elle s’en sert comme révélateurs de son propos mais sans jamais céder à une démonstration trop transparente. Siri Hustvedt nous laisse chercher et n’oublie pas qu’en tant que spectateurs nous participons aussi à l’élaboration du discours tenu dans What I loved – d’où l’impression, parfois, que le roman accumule un peu trop de fausses pistes et de thématiques secondaires, que chacun retiendra ou non en fonction de sa sensibilité. Elle signe ainsi un roman à la construction exceptionnelle, dont chaque composante contient et reflète le tout, sans pour autant s’égarer dans un édifice trop rigide ou artificiel, capable de séduire aussi bien ceux qui cherchent une histoire émouvante et ceux qui aiment qu’un roman les pousse dans leurs derniers retranchements.

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