Le Promontoire du Songe de Victor Hugo

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« Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité ». Le mot de Neil Armstrong, connu de tous, nous vient forcément en tête, accompagné des images du paysage lunaire, de ses cratères et de ses fêlures, dès qu’il est question de la lune. Ces fragments d’imaginaire collectif nous paraissent sans âge, et la contemplation de la lune nous ramène toujours à ses vallées désertiques ; nous ne pensons même plus à l’étrangeté que pouvait représenter ce disque argenté pour les hommes nés avant que l’on marche dessus, avant que l’on ait cartographié sa surface, ou avant qu’on ait établi qu’il s’agissait de notre satellite. On y voyait alors un visage ou l’image d’un homme portant un fagot, là où nous ne voyons plus que des cicatrices laissées par des météorites.

Victor Hugo sait bien que la lune tourne autour de la terre, les scientifiques de son époque en font d’ailleurs l’objet de calculs sans fin : mesures de l’orbite et de sa périhélie, prévision des prochaines éclipses lunaires et solaires… De l’autre côté du spectre, les poètes y voient toujours la « déesse chaste », soeur d’Apollon, ou le « char vaporeux de la reine des ombres ». Hugo s’apprête en 1834 à découvrir la lune réelle, comme il l’appelle. Son ami François Arago l’a invité à l’Observatoire, dont il est le directeur, pour qu’il observe sa surface avec un télescope capable de grossir un objet 400 fois. Au départ, c’est le noir complet. Les yeux s’accoutumant, apparaissent quelques crêtes, des lignes qui semblent tracer des frontières capricieuses, des boursouflures et des dépressions. Et puis c’est l’embrasement : Hugo assiste au lever du soleil sur la lune, qui lui dévoile tout un monde inconnu.

le-promontoire-du-songe-victor-hugoTrente ans plus tard, au moment d’écrire son William Shakespeare, Hugo se souvient de cette expérience inoubliable. Le Promontoire du songe est un fragment qu’il ne retiendra finalement pas dans l’édition de son texte consacré au dramaturge anglais. On peut même se demander ce qu’aurait pu faire le récit d’une observation au télescope au milieu d’un essai de ce genre. Ce récit n’occupe en réalité qu’un court chapitre qui sert de support à une réflexion sur la place du fantasme, de la fureur et du rêve dans la création littéraire. Le Promontoire du Songe est le nom donné à un relief de la lune, mais est surtout pour Hugo la prédisposition mentale supérieure à accueillir le songe et la fantaisie qui fait des certains écrivains de véritables poètes. Ils seront nombreux à y passer – Shakespeare, bien sûr, mais aussi Molière, Dante, Cervantes, et même Machiavel – et Hugo examine dans l’oeuvre de chacun la place occupée par le rêve. Plus loin, il s’agira de mesurer la folie douce présente dans les mythologies de l’antiquité et les rites qui lui sont liés, et enfin dans le christianisme. Car après tout, le plus grand des rêveurs n’est autre que Dieu, lui qui a créé des êtres aussi invraisemblables que la girafe, l’éléphant et l’ornithorynque.

La démonstration est souvent hâtive, voire confuse ; la conviction d’Hugo et sa verve emportent le tout mais le Promontoire du songe, malgré ses allures de manifeste, ne révolutionne ni la littérature ni la théologie. Il est avant tout une rêverie, ce qui explique son aspect quelque peu décousu. Si ce petit texte n’est certainement pas une oeuvre majeure d’Hugo, il vaut le détour ne serait-ce que pour son premier chapitre qui nous rappelle comment pouvait être perçue la lune au milieu du XIXe siècle et à quel point notre rapport à notre satellite a changé en cent-cinquante ans. Et qui, mieux que Hugo, maître du clair-obscur, aurait pu décrire la naissance de la lumière dans les ténèbres de l’espace ? Le récit de l’observation, sublime, mérite à lui seul que l’on lise le Promontoire du songe ; en voici un extrait qui, je l’espère, vous donnera envie de découvrir ce texte méconnu :

Tout à coup, j’eus un soubresaut, un éclair flamboya, ce fut merveilleux et formidable, je fermai les yeux d’éblouissement. Je venais de voir le soleil se lever dans la lune.

L’éclair fit une rencontre, quelque chose comme une cime peut-être, et s’y heurta, une sorte de serpent de feu se dessina dans cette noirceur, se roula en cercle et resta immobile ; c’était un cratère qui apparaissait. À quelque distance, un autre éclair, une autre couleuvre de lumière, un autre cercle ; deuxième cratère. Le premier est le volcan Messala, me dit Arago ; le deuxième est le Promontorium Somnii. Puis successivement resplendirent, comme les couronnes de flamme que porte l’ombre, comme les margelles de braise du puits de l’abîme, le mont Proclus, le mont Cléomèdes, le mont Petcevius, ces vésuves et ces etnas de là-haut ; puis une pourpre tumultueuse courut au plus noir de ce prodigieux horizon, une dentelure de charbons ardents se hérissa, et se fixa, ne remuant plus, terrible. C’est une chaîne d’Alpes lunaires, me dit Arago.

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