J’ai perdu tout ce que j’aimais de Sacha Sperling

less than zero

Vers dix-huit ou dix-neuf ans, j’ai eu une longue période Bret Easton Ellis. J’ai commencé, si je me souviens bien, par Moins que zéro, et j’ai tout lu dans la foulée, jusqu’à Lunar Park – son dernier, à ce moment-là. Lunar Park, l’apothéose, dans lequel Ellis revient sur tous ses romans précédents, sur ce qui les a nourris, jusqu’à se faire engloutir par les fantômes de ses propres fictions. Un roman brillant, que je tiens encore pour un des plus importants du début de notre siècle. Si à cette époque-là j’avais eu la prétention d’écrire un roman, secoué par cet auteur qui m’ouvrait les portes de la littérature américaine contemporaine, j’aurais sans doute fait un sous-Moins que zéro, plein de jeunes gens oisifs et blasés, de scènes de violence et de visions paranoïaques. Heureusement, je ne me suis jamais pris pour un écrivain. Et malheureusement, ce n’est pas le cas de tout le monde.

Sacha Sperling, lui, a décidé d’être écrivain. En 2009, Mes illusions donnent sur la cour fait pas mal de bruit ; il n’a que dix-huit ans, Beigbeder le compare à Sagan, le roman contient une bonne dose de sexe et de violence, et il paraît même qu’il est en partie autobiographique :  une très bonne recette pour faire frémir les journalistes au moment de la rentrée littéraire. L’ombre d’Ellis plane sur cette histoire qui met en scène la jeunesse dorée du 6e arrondissement (tout le monde ne peut pas vivre à Los Angeles) ; Sperling revendique son influence. Un deuxième roman suit, avec un accueil plus mitigé. Il est temps pour Sacha Sperling d’écrire son Lunar Park. Une réécriture sous forme de thriller crépusculaire de sa propre vie, un exorcisme sans concession de ses démons qui le verra flirter avec la mort, tout ça. C’est un sacré programme quand on n’a que vingt-trois ans.

sperlingSacha revient donc, après un bref exil en Californie destiné à fuir le relatif échec du second roman, à sa vie parisienne. Il retrouve ses amis de lycée, ses ex-petites amies, tous ceux qui se sont vus dotés d’un double de papier dans Mes illusions donnent sur la cour. Tous n’en gardent pas un très bon souvenir d’ailleurs, mais quelques lignes de coke dans les chiottes d’une boîte des Champs-Elysées suffisent à recréer des liens. On rencontre Quentin, qui maintient son train de vie en jouant au mac, Jane, qui tente d’oublier le mal que lui a fait Sacha dans les bras d’un banal étudiant rencontré à Beaubourg. Quelques autres silhouettes défilent sans laisser la moindre impression tandis qu’un mystérieux inconnu envoie des messages menaçants à Sacha. On fait la fête, on se prend constamment en photo pour mettre sur Facebook. Sperling nous fait remarquer, entre deux joints, à quel point sa génération est narcissique et incapable de vivre l’instant présent, et parvient en l’espace de trois phrases à passer à la fois pour un petit et un vieux con.

Plus loin, il se paye une psychanalyse en évoquant rapidement ses parents ; on aimerait ne pas avoir à lui faire le reproche d’être un « fils de », un gosse de riches, car il n’a pas plus qu’un autre choisi sa famille et a le bon goût de ne pas mentir quand on lui demande si avoir des contacts est un plus pour être publié. Il n’empêche que les petits problèmes de cet enfant de personnalités du cinéma font peine à lire, surtout quand pratiquement chaque page rappelle Ellis. Celui-ci, dans Lunar Park, voyait avec horreur son père revenir sous les traits de Patrick Bateman, son héros d’American Psycho pour une confrontation des plus puissantes. Chez Sperling, on a plutôt tendance à partager un plat de pâtes devant un film en parlant tièdement du divorce et de ses complications. Au contraire d’Ellis, qui construisait quelque chose de tout à fait neuf à partir de matériaux qui s’entrechoquaient – sa vie et ses romans – et en profitait pour dynamiter le genre ultra-codifié du thriller, Sacha Sperling ne fait que saupoudrer quelques effets empruntés à la littérature de genre sur une tranche de vie somme toute assez banale.

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Vous aurez sans doute reconnu en en-tête le jeune Robert Downey Jr, ici dans la déplorable adaptation au cinéma de Moins que zéro de Bret Easton Ellis.

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