Le Liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent

pilon

Il y a bien des endroits dans lesquels je ne me verrais pas (ou plus) travailler pour tout l’or du monde : un abattoir, une prison, un hôpital, un collège… Jusqu’à présent, je n’avais jamais pensé aux parties des usines de traitement de déchets spécialement réservées au pilonnage des livres invendus, mais je pense qu’elles figureraient désormais bien haut dans la liste. Certes, il faut bien que les livres qui n’ont pas trouvé preneur finissent quelque part, et leur papier déchiqueté servira ensuite à fabriquer d’autres livres – lesquels reviendront probablement à la case départ dès que d’autres auront pris leur place sur les étals des libraires. Mais quel crève-coeur de voir tous les jours des milliers d’ouvrages, fussent-ils indigents ou dépassés, avalés par une machine sans âme et recrachés à l’état de bouillie…

le liseur du 6h27Ce crève-coeur, c’est le quotidien de Guylain Vignolles, employé dans une de ces usines qui sont « à l’édition ce que le trou du cul est à la digestion. » Ce n’est pas qu’il voue un culte particulier aux livres, mais leur massacre ne peut pas le laisser indifférent. Alors, chaque soir, il récupère dans le ventre de la machine les quelques pages qui ont échappé à ses milliers de dents, comme autant de vestiges de mondes disparus, et il leur rend un peu de leur vie passée en les lisant à haute voix le lendemain, dans son RER matinal. A force, les habitués du train de 6h27 sont devenus un public attentif, que le fragment du jour soit une recette de cuisine tronquée, la résolution incompréhensible d’un polar ou un morceau de scène de sexe.

L’idée est charmante et pleine de poésie, et Jean-Paul Didierlaurent sait où s’arrêter pour ne pas trop forcer le trait : personne ici ne sera véritablement sauvé par la littérature, et Guylain n’a pas vocation à créer un Cercle des Poètes disparus dans son RER. Son rituel du matin est autant un signe de son attachement à ce que représente le livre qu’un moyen de lutter contre la violence symbolique qu’exercent à son encontre ses collègues, fiers destructeurs bas de plafond, et la machine à pilonner elle-même, diablement bien personnifiée et presque digne du chef d’oeuvre d’atrocité qu’est l’engin décrit dans la Colonie pénitentiaire de Kafka. Derrière l’histoire de cet original un peu rêveur se dessine une satire brossée à grands traits, parfois un peu convenue dans sa façon d’envisager les gens « d’en bas », toujours susceptibles de cacher sous des apparences simples des trésors de culture à la manière de la concierge de l’Elégance du hérisson (on rêverait d’une société dans laquelle la fracture culturelle serait aussi réduite), mais dont l’optimisme sans angélisme est appréciable.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus grayplatypus gray

Sur le même thème :

4 Comments

  1. J’ai lu un article de blog ces jours-ci qui disait que le début était bon mais que ça s’essoufflait.

    • Je ne dirais pas que ça s’essouffle mais la fin du roman bifurque vers la comédie romantique sans trop de raisons. C’est effectivement un peu moins réussi mais ça reste charmant !

    • Merci !
      J’avoue avoir lu surtout du bien de ce Liseur, toutes proportions gardées bien sûr : c’est un roman parfait pour les vacances, mais on risque de l’oublier bien vite…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *