Comment être quelqu’un ? de Sheila Heti

Margaux Williamson - House for a head

Sheila tente d’écrire une pièce. L’histoire de deux couples, les Oddi et les Sing, qui ont chacun un enfant de douze ans, Jenny pour les premiers, Daniel pour les seconds. Quand Daniel disparaît pendant leurs vacances à Paris, ce n’est curieusement pas Mme Oddi qui sombre dans une crise délirante, mais Mme Sing, qui prend conscience de la vacuité de son existence. A l’hôtel, elle sort sa flûte. Personne, chez les Oddi, ne sait qu’elle joue de la flûte. Elle joue très bien, d’ailleurs. Et soudain, elle n’a plus envie de jouer de la flûte. Ou plutôt, elle ne voudrait plus faire que ça, mais seule, sans public.

 Tout ça n’a aucun sens, bien sûr. L’objectif de Sheila était pourtant simple : écrire une pièce autobiographique. Mais sa vie n’arrête pas de changer.  Il lui faut pourtant bien achever : la pièce est une commande, et la troupe qui doit la jouer s’impatiente. Heureusement, son amie Margaux, artiste peintre, va finir par l’inspirer. Petit à petit, ce sont leurs conversations qui vont devenir le noyau de la pièce à écrire. Ce n’est évidemment pas un hasard si Comment être quelqu’un ? est découpé en cinq actes et si une bonne partie des dialogues sont présentés comme un texte théâtral, didascalies incluses. La genèse de la pièce devient la pièce à mesure que Sheila parvient à rassembler les fragments de sa vie et à forger sa personnalité, en tant qu’être et en tant qu’auteur.

comment-etre-quelqu-un-hetiC’est l’intelligence et la fluidité avec lesquelles sont présentés les rapports entre réalité et fiction qui permet de passer outre quelques aspects agaçants de Comment être quelqu’un ; comme dans un dessin d’Escher, la réalité contient la fiction qui contient la réalité… à l’infini. Le tout se fait avec une habileté proche du tour de passe-passe : pendant que l’on s’amuse de la relation compliquée entre les deux amies ou de la toxicité manifeste du nouveau petit ami de Sheila, celle-ci réussit un petit coup d’éclat formel dont on ne saurait démêler les ficelles. C’est tant mieux car du point de vue du fond, Comment être quelqu’un ? ne révolutionne pas grand chose ; la littérature américaine est pleine de ces artistes qui ont embrassé la vie de bohème sans avoir pour autant à se soucier de manquer d’argent, qui s’ennuient aux vernissages de leurs amis, masquant un bâillement derrière un grand verre de martini (avec des olives), et cherchent avec angoisse à achever ce qui sera leur chef d’oeuvre, bien conscients que l’oeuvre n’est pas tout mais que la façon de la vendre comptera au moins autant.

Quelques éléments de l’intrigue offrent pourtant des possibilités de développements intéressants, comme le concours de la Pire Croûte qui voit s’affronter Margaux et un autre ami peintre, Sholem. Si l’évocation de la lutte que mènent les deux artistes contre leur propre sens du bon goût est des plus drôles, les réflexions qu’elle occasionne sur la nature de la beauté sont, elles, très convenues. Une occasion ratée, mais on pourra se contenter de la liberté de ton de l’ensemble, qui offre notamment des scènes de sexe très réussies – c’est rare -, parfait dosage de naturel, de vulgarité et d’humour, et n’est pas sans rappeler l’esprit de la série Girls de Lena Dunham. Et si certains trouvent que cette autofiction sent un peu trop le narcissisme et l’exhibitionnisme, Sheila Heti a même inclus de quoi leur répondre :

La plupart des gens protègent leur vie privée. Ils sont doués d’une modestie naturelle qui ressemble à leurs yeux à une morale, mais qui n’en est pas – c’est une chance. Ils secouent la tête devant les gens qui ne portent pas de vêtements au lieu de se servir de leur exemple pour mieux comprendre l’être humain, mais ils ont tort de se croire si supérieurs. Il faut que certains d’entre nous soient nus, pour que les autres soient épargnés par le destin.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus grayplatypus gray

challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma première participation.

L’illustration en en-tête est un détail d’un tableau de Margaux Williamson, House for a head, évoqué dans le roman.

 

Sur le même thème :

One Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *