Choir d’Eric Chevillard

porte-enfer

« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ». Ainsi pourrait commencer notre voyage en l’île de Choir, s’il existait une porte pour y accéder, s’il y avait d’autres moyens d’y pénétrer que de s’écraser lourdement en avion – auquel cas il serait préférable de périr dans le crash afin d’éviter de rester coincé toute une vie sur ce petit crachat dans la mer, cette terre divisée entre étendues désertiques et marécages pestilentiels, dévorée par les punaises et isolée du reste du monde par une enceinte de rochers infranchissables.

eric-chevillard-choir,M32128Mourir avant de découvrir cette terre honnie des dieux et des hommes, voilà la solution. Le chroniqueur qui nous guide dans Choir n’a pas eu cette chance : Choir, il y est né, et rien ne peut lui permettre d’espérer la quitter un jour. Certes, la geste d’Ilinuk, surhomme légendaire à six orteils qui réussit, dit-on, à construire une fusée pour s’échapper, jurant qu’il reviendrait chercher tous ses concitoyens, promet de meilleurs lendemains ; et notre chroniqueur guette, comme tout le monde, chaque nuage à la forme étrange, chaque lueur inhabituelle dans le ciel, chaque trace de pas dans le sol mou et poudreux à la recherche d’un sixième orteil inespéré, rêvant d’être le premier témoin du retour d’Ilinuk. Il est bien évident qu’Ilinuk ne reviendra jamais. A-t-il seulement existé, d’ailleurs ? La vie sur Choir se poursuivra, les hommes et les femmes continueront, par mégarde, à enfanter alors qu’ils souhaiteraient voir leur race s’éteindre ; d’autres arriveront par accident, dans des avions démantelés qu’ils tenteront de réparer avant de céder à l’inertie générale.

Ce n’est évidemment pas un hasard si notre île s’appelle ainsi : la geste d’Ilinuk n’évoque aucune chute originelle, aucun péché biblique, car les habitants de Choir vivent dans un temps infini, sans début ni terme. Mais derrière cet infinitif qui semble annoncer bien autre chose dès le titre de cette chronique, on devine évidemment la volonté de Chevillard de tirer le portrait, avec le sourire en coin qu’on lui connaît et un peu plus d’acidité que d’habitude, d’une humanité condamnée à l’errance et à la misère – mais aussi à l’espoir. Peut-être un peu inégal, Choir regorge de fragments de poésie qui ne sont pas sans rappeler le Roi se meurt et son univers en pleine contraction, criblé de crevasses et d’abîmes, comme ce très beau paragraphe à quelques pages de l’ouverture :

Nous avons beau creuser le sol, nous n’en savons extraire que des montagnes, et voilà que surgissent, par la grâce de notre volonté, de notre travail harassant, des obstacles nouveaux, de supplémentaires embûches, de la difficulté toujours, quoi que nous entreprenions. Et lorsque nous parvenons au sommet de ces montagnes, depuis leur faîte, nous voyons seulement un peu mieux que d’en bas comme nous sommes loin du ciel.

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Du même auteur : Oreille rouge, Démolir Nisard, L’Autofictif, Le Désordre Azerty.

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8 Comments

  1. J’ai été une grande adepte d’Eric Chevillard mais j’ai fini par me lasser un peu mais tu me donnes envie de faire un nouveau un petit bout de chemin en sa compagnie.

    • Si tu t’es arrêtée avant la parution de ses deux derniers livres (l’Auteur et moi, et le Désordre Azerty), je te recommande vivement de t’y remettre 🙂 Je trouve qu’il a atteint là un nouveau stade…

      • Je me suis arrêtée à « Sans l’orang-outang » qui n’avait pas su retenir mon attention. Ca me fait plaisir de lire ta réponse car c’est un auteur que j’aimais énormément. Je note ces titres pleine d’espoir alors !

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