La Lucidité de José Saramago

vote

Par une matinée du début de l’été, les habitants de la capitale sans nom d’un pays sans nom se réveillent pour trouver leur ville désertée par tous les représentants du gouvernement. A la faveur de la nuit, ceux-ci ont fui la ville dans la plus grande discrétion, la laissant aux seules mains de son maire, privé de tout soutien. A sept heures, sur toutes les télévisions et toutes les radios, le président de la république adresse cet ultimatum à ses concitoyens :

Je vous parle à coeur grand ouvert, je vous parle déchiré par la douleur d’un éloignement incompréhensible, comme un père abandonné par ses enfants bien-aimés, perdus, perplexes, eux et moi, devant la survenue de certains éléments insolites qui ont brisé la sublime harmonie familiale. Et ne dites pas que c’est nous, que c’est moi, que c’est le gouvernement de la nation, pas plus que les députés élus, qui nous sommes éloignés du peuple. Il est vrai que ce matin à l’aube, nous nous sommes retirés dans une autre ville qui désormais sera la capitale du pays, il est vrai que nous avons décrété pour l’ex-capitale un état de siège rigoureux, il est vrai que vous vous trouvez assiégés, encerclés, confinés à l’intérieur du périmètre de la ville dont vous ne pouvez pas sortir et que si vous vous avisiez de le faire vous subiriez les conséquences d’une réaction immédiate par les armes, mais vous ne pourrez jamais dire que la faute en incombe à ceux à qui la volonté populaire, exprimée librement lors de disputes démocratiques pacifiques et loyales, a confié les destinée de la nation afin que nous les défendions de tous les dangers intérieurs et extérieurs. C’est vous qui êtes les coupables, c’est vous qui avez ignominieusement déserté le concert national pour vous engager sur la voie tortueuse de la subversion, de l’indiscipline, du défi le plus pervers et le plus diabolique jamais lancé au pouvoir légitime de l’état au cours de la longue histoire des nations.

Aucune barricade pourtant dans les rues de la capitale, aucune menace directe à l’encontre des représentants de l’autorité. Le crime contre la démocratie qu’ont commis ces hommes et ces femmes, ou plutôt 83% d’entre eux, c’est simplement d’avoir voté blanc aux dernières élections municipales, laissant le pouvoir complètement désemparé. Face à cet acte de « terrorisme électoral », les ministres n’ont qu’un espoir : qu’une punition exemplaire pousse les citoyens à se repentir.

saramago luciditéConçue comme le pendant lumineux de l’Aveuglement, dans lequel les habitants de ce même pays étaient frappés par une épidémie de cécité qui conduisait au chaos général, cette fable politique en reprend les codes : les personnages tendent vers l’abstraction, et sont désignés par des fonctions plutôt que par des noms propres, et, comme souvent chez Saramago, le texte se présente en blocs denses dont la syntaxe, avec ses phrases très longues et son recours permanent à la juxtaposition,  accentue l’impression de désorientation du lecteur.

La comparaison s’arrête cependant au style – un style exigeant mais qui, par son immense précision et son parfait sens du rythme, me fait toujours regretter de ne pas connaître le portugais – car à la violence sourde de l’Aveuglement se substitue une étrange sérénité. L’épidémie de cécité, en faisant voler en éclats toute possibilité de vie en société, poussait les personnages de Saramago à se vautrer dans la barbarie – le chacun pour soi devenait la règle et, petit à petit, vols, meurtres et viols devenaient monnaie courante. A l’inverse, cette nouvelle « peste blanche » fait naître chez les citoyens de la capitale un sentiment diffus de fraternité. Malgré toutes les tentatives du gouvernement de provoquer des dissensions, le peuple reste soudé face à l’adversité, uni par la conscience d’avoir accompli un geste salvateur, capable de déstabiliser un pouvoir malade.

Malheureusement, là où l’Aveuglement était extrêmement riche d’interprétations, la Lucidité peine à dépasser le simple plan politique, et ce malgré les nombreuses passerelles jetées vers le premier roman, à l’aide notamment de personnages qui font leur retour (au premier rang desquels la « femme du docteur », la seule personne a avoir conservé la vue lors de la précédente épidémie). Ceux-ci sont jetés dans l’arène sans réelle nécessité et peinent à trouver leur place dans un récit qui finit par patiner, luttant pour s’acheminer vers une résolution artificielle dont on aurait pu se dispenser.

platypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus grayplatypus gray

Sur le même thème :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *