Tristesse de la terre d’Eric Vuillard

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Tout le monde a déjà vu cette photo mettant en scène Sitting Bull et Buffalo Bill. Le cowboy, avec son stetson et son bandana caractéristiques, le torse bombé, semble dominer le chef sioux au regard bas et à l’air buté. L’image pourrait immortaliser une trêve entre deux combattants qui s’estiment, ou la signature d’un des nombreux traités privant les Indiens d’une partie de leurs terres. Il s’agit en réalité d’une simple photo promotionnelle pour le spectacle de Buffalo Bill, le Wild West Show, dans lequel Sitting Bull vient d’être engagé.

Car Buffalo Bill, bien que son nom soit un des plus célèbres du Far West, n’a jamais combattu le moindre Indien, si ce n’est dans une arène et avec des balles à blanc. Simple chasseur de bisons, il est entré dans l’Histoire grâce à une idée de génie : ce spectacle qui a été montré partout en Amérique et même en Europe, et qui a fondé notre vision collective de la Conquête de l’Ouest. La tenue typique du cow-boy, les Indiens constamment coiffés d’imposantes parures de plumes, les cris des Sioux (« Ils font claquer leur paume sur leur bouche, whou ! whou ! whou ! Et cela rend une sorte de cri sauvage, inhumain »), tout cela est inventé par Buffalo Bill et sera repris à l’envi par le cinéma, le roman et la BD.

tristesse de la terreLe parti pris d’Eric Vuillard est de nous montrer comment le spectacle se superpose à la réalité pour, finalement, s’y substituer. L’exemple le plus marquant, le plus glaçant aussi car il est la preuve d’un cynisme incroyable, est celui de l’embauche d’une poignée d’Indiens qui ont survécu au massacre de Wounded Knee, lors duquel plusieurs centaines de Sioux désarmés ont été massacrés par l’armée américaine. Sur la scène du Wild West Show, il rejouent le massacre des leurs, présenté comme une bataille équitable et digne. La mise en scène dépouille les Indiens de leur histoire, de leur identité, comme les soldats de l’armée américaine ont dépouillé les morts de tous leurs effets de valeur. Il en est de même pour Zintkala Nuni, recueillie après le massacre, bébé arraché aux bras de sa mère morte et élevé par un officier américain, objet de curiosité dès sa plus tendre enfance, qui finit par se prostituer et se vendre à des spectacles itinérants pour subvenir à ses besoins :

« Il existe une photographie d’elle, peu de temps avant qu’elle ne meure. Elle pose en Indienne, à l’Exposition Panama-Pacifique de San Francisco. Et c’est curieux, mais sur cette photographie, elle qui pourtant est indienne, semble être déguisée. Et si Zintkala Nuni, sur ce pauvre cliché commercial, nous semble travestie, ce n’est pas seulement parce que son regard triste et usé nous crie, à travers le costume et la mise en scène de cirque, que nous mourrons brûlés par nos masques. Non, ce n’est pas seulement parce qu’on l’a affublée d’une veste à franges et de mocassins bon marché. C’est bien plus terrible encore. Si, vêtue de cette manière, Zintkala Nuni, l’enfant de Wounded Knee, nous paraît être déguisée – c’est qu’elle n’est plus indienne. »

Il y a bien sûr en filigrane un discours sur notre société du spectacle, qui utilise les petits et les vaincus, les humilie et les renvoie chez eux les mains vides après leur avoir fait miroiter d’immenses richesses. Tristesse de la terre n’est cependant jamais démonstratif ; il s’agit avant tout de l’histoire d’un homme qui ne voulait sans doute rien de plus qu’un peu d’admiration et qui, en réinventant sa vie, a aussi inventé une formidable machine à détruire. Eric Vuillard parvient à réconcilier ce bourreau involontaire et ses innocentes victimes le temps d’un court récit plein de grâce et de pudeur, premier trésor de cette rentrée 2014.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma deuxième participation.

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17 Comments

  1. Je viens de terminer ce livre et je trouve cette chronique parfaitement juste, l’analyse est très pertinente et très bien écrite. C’est vraiment agréable.

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