L’Invention de nos vies de Karine Tuil

delon plein soleil

La rentrée littéraire 2014 est bien entamée mais aujourd’hui est un jour un peu particulier puisque je viens de terminer le dernier livre de ma PAL de la rentrée… 2013. Curieusement, j’ai gardé pour la fin un des romans dont on a le plus entendu parler, nommé dans les shortlists de plusieurs prix et généralement encensé sur la blogosphère.  Rafraichissons tout de même les mémoires défaillantes : l’Invention de nos vies raconte l’histoire de Sam Tahar, musulman, né de parents algériens, qui pour réussir sa carrière d’avocat emprunte la personnalité et l’histoire d’un ami perdu de vue. Ainsi Sam ne sera plus Samir mais Samuel ; il se dira juif et pourra épouser la fille de Rahm Berg, une des plus grandes fortunes des Etats-Unis. Fort de ce soutien, il pourra devenir un des avocats les plus respectés et les mieux payés du barreau de New-York. Le prix à payer est bien sûr la culpabilité et la honte d’avoir renié sa famille et ses valeurs, mais aussi la crainte permanente d’être démasqué.

tuilLe succès de L’invention de nos vies s’explique sans aucune difficulté : Karine Tuil nous parle avec une certaine intelligence de la question de l’identité, des origines et de la discrimination – pas seulement raciale mais aussi sociale. Sam, personnage fascinant quoiqu’un peu caricatural par son rapport à la séduction et à la sexualité, cristallise à lui tout seul nombre de ces problèmes ultra-contemporains et l’ambiguïté de sa situation amène à des développements passionnants. Détestable à bien des égards, il a pourtant mis le doigt dans l’engrenage des mensonges par nécessité, afin d’obtenir un premier emploi qu’on refusait au fils d’immigrés qu’il était. A l’opposé se trouve Samuel, à qui Samir a emprunté son identité, fils d’un couple d’intellectuels athées qui se sont découvert sur le tard des ancêtres juifs et se sont immédiatement convertis à un judaïsme radical. Moins talentueux que son ancien camarade, plus tourmenté, Samuel n’a jamais réussi à s’échapper de sa banlieue sordide où il est régulièrement victime d’antisémitisme.

L’opposition entre les deux hommes – qui vont se retrouver, vingt ans après leur dernière rencontre – manque cruellement de subtilité, et la construction en miroir de leurs deux parcours, l’un chutant violemment après des années de gloire tandis que l’autre se relève soudain après des années d’échecs, donne au roman un air un peu trop artificiel. Au milieu de ces deux héros antithétiques se trouve Nina, mariée à Samuel mais toujours amoureuse de Samir, avec qui elle a eu une aventure lorsqu’ils étaient étudiants. Il n’y a guère de place pour elle, cependant, dans le duel mis en place par Karine Tuil : Nina reste jusqu’à la fin du roman un trophée que l’on se repasse, un faire-valoir. Comme la mère de Samir, elle n’est que l’objet sur lequel se reporte le désir de puissance des hommes.

On sent que Karine Tuil a beaucoup de choses à nous dire sur la condition féminine mais elle a clairement décidé de garder cette question à la périphérie. Il aurait fallu la creuser ou s’en débarrasser complètement ; l’entre-deux ne permet d’en donner qu’une vision primaire – l’utilisation sans aucune réflexion du texte de Sale Pute d’Orelsan en est un exemple criant. Petit à petit, à force de vouloir se colleter à tous les dysfonctionnements d’une société encore raciste et sexiste, l’Invention de nos vies se transforme en un amalgame d’idées superficielles, une impression encore accentuée par un style truffé d’effets gadget, de la note de bas de page à l’introduction de barres obliques à la place des virgules pour accélérer le rythme de certaines phrases, petit « truc » purement cosmétique qui ne parvient qu’à produire qu’une urgence de surface/un certain agacement/des paragraphes d’une immense laideur.

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3 Comments

  1. Il rentre à merveille dans le dernier challenge que j’ai ouvert, « Les anciens sont de sortie » 🙂

    • Très juste ! Il faut que je prenne deux minutes pour ajouter le lien et le logo en bas de l’article 🙂
      Par ailleurs j’étais convaincu que tu avais parlé de ce roman l’année dernière, mais je n’ai pas retrouvé d’article sur ton blog…

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