Underground de Haruki Murakami

metro tokyo

Le 20 mars 1995 reste dans la mémoire de tous les Japonais pour être le jour où le pays a connu le plus grave attentat depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Entre sept et huit heures du matin, 5 membres de la secte Aum répandent dans autant de rames du métro de Tokyo du gaz sarin, contenu à l’état liquide dans des petites poches qu’ils laissent tomber discrètement sur le sol avant de les percer avec la pointe de leurs parapluies. Ce gaz, dont la composition chimique est proche de certains pesticides, est environ 500 fois plus toxique que le cyanure. Fatal même à petites doses, il peut laisser de graves séquelles aux personnes qui y sont exposées : troubles de la vision, difficultés respiratoires, maux de tête, troubles neurologiques…

Ce matin-là, il y a un peu moins de monde que d’habitude dans le métro de Tokyo : le lendemain est le premier jour du Printemps, jour férié au Japon, et certains font le pont. L’attentat fait tout de même 5500 blessés et 12 morts.

underground-1202671-616x0A peine un an après les faits, le romancier Haruki Murakami décide de s’entretenir avec des survivants de l’attentat. Rentré depuis peu de plusieurs années passées à l’étranger, il y voit un moyen de se reconnecter à l’âme du peuple japonais, mais aussi de rendre justice à tous les anonymes presque oubliés par des médias obnubilés par les personnalités de la secte Aum. Underground est publié au Japon en 1997 et se présente simplement comme une compilation des témoignages recueillis par l’auteur qui fait ici preuve d’une grande humilité, en retrait total derrière tous ces individus à qui il offre simplement le porte-voix qu’est sa notoriété. Le travail de l’écrivain se limite à un discret montage qui permet au lecteur de reconstituer chaque scène au travers des regards de plusieurs témoins.

Underground est troublant car il fait le récit d’un attentat tout sauf spectaculaire. Malgré la dangerosité du gaz, le dispositif imaginé par Aum est presque risible de simplicité, et d’amateurisme par certains aspects. Au moment où le drame survient, les victimes n’ont pour la plupart pas même conscience d’être prises dans un attentat. L’essentiel des témoignages sont en fait très banals, et reviennent sur une matinée normale – lever, petit-déjeuner, départ au travail – qui tourne bizarrement, sans que personne ne sache ce qui se passe. On retrouve en quelque sorte l’ambiance irréelle des romans de Murakami : les victimes basculent dans une sorte d’état second mais jusqu’à tard dans la matinée, personne n’est en mesure d’expliquer ce qui leur arrive. Beaucoup vont au travail en se disant juste qu’ils sont un peu fatigués, alors que leur vision se trouble et qu’ils peinent à respirer. Rétrospectivement, beaucoup s’estiment chanceux – d’avoir raté un train, d’avoir été assis sous une fenêtre ouverte, d’avoir été en présence d’autres passagers qui ont eu la présence d’esprit de donner l’alerte. Rares sont ceux qui expriment de la colère à l’égard des membres d’Aum.

Accusé par la critique de présenter un seul aspect du drame, Murakami a conduit par la suite une deuxième série d’entretiens, qui ont été ajoutés à la version française d’Underground. D’abord publiés dans la presse puis réunis sous le titre le Lieu promis, ils sont consacrés cette fois à une poignée de membres de la secte Aum – non pas les auteurs de l’attentat mais des membres choisis plus ou moins arbitrairement. C’est l’occasion pour l’auteur de complexifier sa démarche : les récits des victimes auraient pu se suffire à eux-mêmes, mais ceux des membres de la secte – certains repentants, d’autres toujours fidèles à leurs guides spirituels – nous montrent aussi des êtres vulnérables et sont presque aussi touchants que les précédents. Ils sont des victimes d’un autre genre, tout simplement. Il est facile de se demander « Et si j’avais été dans le métro ce jour-là, qu’aurais-je vécu ? ». Il est plus douloureux de se forcer à comprendre qui sont les bourreaux, d’où ils viennent et comment la société les a façonnés.

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L’article d’Hecate de La terre Adele Lit, qui a également lu Underground récemment.

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2 Comments

  1. Je l’avais beaucoup aimé. JE l’ai trouvé très bien fait, approfondi, et il ne tombe jamais dans le pathos. Le fait d’avoir réuni les deux types de témoignages est une bonne chose, on envisage plusieurs aspects du problème en même temps, ce qui rend la chose encore plus profonde – et plus troublante.

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