L’Amour et les forêts d’Eric Reinhardt

lady chatterley

Mon premier contact avec Eric Reinhardt date, comme pour beaucoup de lecteurs, de 2007, avec la parution de Cendrillon. C’était la première fois que je m’intéressais de près à la rentrée littéraire, je ne savais pas vraiment à quel saint me vouer – j’ai d’ailleurs lu pas mal de daubes cette année-là – et une ou deux bonnes critiques avaient suffi à me décider pour ce roman qu’on disait extrêmement dense et ambitieux, articulé autour de quatre personnages, tous des avatars de l’auteur, des représentations des trajets qu’il aurait pu suivre si son destin avait été légèrement différent. Je l’avais refermé perplexe, pas certain d’avoir lu un brillant exercice d’autofiction ou un navet vain et prétentieux. Sept ans après, je l’ignore encore mais Cendrillon reste un roman auquel je pense régulièrement. Quand j’ai lu que Reinhardt sortait un nouvel opus pour cette rentrée 2014, je me suis donc dit qu’il était temps d’essayer de cerner un peu mieux le personnage.

Tout commence, justement, par Cendrillon et la lettre d’une lectrice qui l’a adoré. Charmé par la prose de la jeune femme, sous laquelle il devine un caractère compatible avec le sien et une séduisante capacité d’analyse, Reinhardt accepte de la rencontrer. Ils se verront deux fois et échangeront quelques mails. Bénédicte Ombredanne finira par disparaître complètement de la vie de Reinhardt, mais elle lui aura laissé auparavant la matière pour un nouveau roman.

 lamour_et_les_foretsCar Bénédicte est malheureuse, dans son couple surtout. Elle est mariée à un homme qui lui a donné deux enfants, mais elle est à un âge où elle aimerait retrouver un peu de liberté ; or, son mari est jaloux, possessif, et même bien plus que ça. Petit à petit, il en est venu à la harceler, la forçant pratiquement à ne plus quitter le foyer familial en dehors de ses heures de travail. Alors, Bénédicte, par défi, s’inscrit sur Meetic et rencontre quelqu’un.

J’évite en général de livrer trop de spoilers et je vais donc m’arrêter là – sachez cependant que ce début est loin d’être la meilleure partie de l’Amour et les forêts, dont les plus beaux passages, les plus poignants, concernent la disparition de Bénédicte. Avant celle-ci, le roman m’a paru terriblement convenu : même si Reinhardt décrit avec beaucoup d’attention les mécanismes du harcèlement dans le couple, toute sa première partie n’est guère plus qu’une sinistre chronique de la vie domestique.

Le pire n’est cependant atteint que lorsque Bénédicte rencontre l’homme rencontré sur Meetic, Christian. En une centaine de pages, Reinhardt enfile les clichés les plus risibles. Elle le retrouve chez lui, dans la forêt ; elle pénètre dans l’antre mystérieux de cet homme viril mais sensible ; il lui apprend à tirer à l’arc – notez qu’on bande un arc et que le double sens est plus que tentant -, etc. Central dans le roman, ce passage consternant m’a fait me poser pas mal de questions : je sais que Reinhardt est un type intelligent, alors que veut-il nous dire ? On peut supposer que ce moment s’inscrit dans l’économie de conte de fée sans happy ending que Reinhardt met en place : Bénédicte fuit son ogre de mari, se retrouve dans le lieu interdit de la forêt, trouve le prince charmant. Ou bien qu’il est supposé mettre en scène le bovarysme de notre héroïne. Rien n’indique cependant que Reinhardt fasse autre chose qu’une indigente bluette au premier degré, surtout lorsqu’il pond des phrases aussi terribles que celle-ci :

Son sourire était vraiment renversant, ce qu’il communiquait semblait passé en contrebande entre les parenthèses de deux fossettes profondes et arrondies, faisant des apartés de joie au fil de la conversation.

Résultat des courses : je ne suis pas beaucoup plus avancé, concernant Reinhardt. Cette fois-ci, je sais à peu près quoi penser de l’Amour et les forêts. Contrairement à Cendrillon, plein de chausses-trappes et de faux-semblants, c’est un texte plutôt simple, parfois touchant mais qui rate le plus souvent sa cible. Et pourtant, j’ai encore l’impression que l’auteur m’a caché quelque chose, ou qu’il s’est moqué de moi. Peut-être parce que, comme le lui dit Bénédicte :

Rien n’est pire que le dur des surfaces planes, que le tangible des surfaces dures, que l’obstacle des écrans qui se dressent, sauf si des films y sont projetés. Je préfère le profond, ce qui peut se pénétrer, ce en quoi il est envisageable de s’engloutir, de se dissimuler : l’amour et les forêts, la nuit, l’automne, exactement comme vous.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma quatrième participation.

Lisez ici le billet de l’irrégulière, bien plus enthousiaste.

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5 Comments

    • Avec quelques jours de recul sur l’Amour et les forêts, je crois que je lui préfère nettement Cendrillon… Plus dense et mieux construit, même s’il est parfois victime de son ambition. J’ai hâte de savoir ce que tu en penseras 😉

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