La Peau de l’ours de Joy Sorman

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Dans le précédent roman de Joy Sorman, Comme une bête, il était question d’un garçon-boucher passionné par la sensualité cruelle de son métier, fasciné par la viande et le sang mais aussi par les animaux destinés à l’abattoir avec lesquels il entretenait une relation ambiguë, presque amoureuse. Au point de s’identifier à eux et de basculer dans une animalité oubliée. Comme une bête était un texte étonnant et détonant, loin d’être évident, mais dont se dégageait une force indéniable. Pour cette rentrée, Joy Sorman nous propose de faire le trajet inverse : après Pim, le boucher devenu bête, notre narrateur sera un ours un peu trop humain.

Un ours, ou plutôt plusieurs : né dans une atmosphère de légende médiévale de l’union contre-nature d’un ours et d’une femme enlevée et violée, notre narrateur sera tour à tour la propriété d’un montreur d’ours qui écume les foires de France, d’un amateur de combats d’animaux sauvages du Nouveau Monde, d’un cirque spécialisé dans les freaks et d’un zoo de la deuxième moitié du XXe siècle, tous parlant d’une seule voix. A travers ce narrateur multiple, c’est toute l’histoire de la relation entre l’homme et l’ours qui se dessine.

SORMAN Joy COUV La peau de l'oursA l’origine, l’ours est le roi des animaux, le modèle de bravoure et de force de tous les peuples du nord de l’Europe. Mais le christianisme naissant voit d’un mauvais oeil cet animal supposé lubrique, sale et violent. Pendant des siècles, il lutte pour le rabaisser et imposer de nouveaux modèles, le lion et le cerf en premier lieu. Les fêtes dédiées à l’ours – autour de la période de l’hibernation – sont peu à peu remplacées par des fêtes chrétiennes et nombre de saints sont mis en scène avec des ours qu’ils humilient ou dont ils triomphent. L’ours est de plus en plus perçu comme risible, lorsqu’on le montre dans les foires, ou comme dangereux, lorsqu’on évoque sa concupiscence qui le pousse à enlever des jeunes filles encore vierges.

Cette histoire, il se trouve que je l’ai déjà lue pas plus tard que cet été, dans un ouvrage passionnant : l’Ours, de Michel Pastoureau. Il semble clair que Joy Sorman l’a potassé elle aussi, au point que le début du roman peine parfois à se démarquer de la thèse de l’historien : les premiers pas de notre créature mi-homme mi-ours dans la société de la fin du Moyen-Âge sont un peu trop didactiques. Certaines notations sont certainement nécessaires pour qui n’a pas lu le livre de Pastoureau, mais elles m’ont parfois semblé provenir d’une lecture digérée un peu trop vite, recrachée sans être passée au filtre de la fiction. Ce léger défaut s’efface heureusement bien vite, à mesure que Sorman évoque des avatars de l’ours peu étudiés par Pastoureau : l’ours du cirque et l’ours du zoo.

Joy Sorman est alors plus libre, son discours perd toute sa rigidité et se pare à l’occasion d’un style à la poésie flamboyante. Le parcours de notre ours se fait initiatique, marqué par des rencontres qui jettent des ponts entre lui et l’humanité, notamment par le biais des femmes monstrueuses exploitées par le cirque qui, comme lui, cachent sous une apparence repoussante des trésors de douceur :

Toi l’ours tu es tout ce que nous avons abandonné, tu es notre parent perdu dans les plis des siècles, nous ne sommes que ta version détériorée et ton ultime descendance, tu es une preuve la preuve que nous sommes nés du bois de l’eau des lacs et du lichen, vous les bêtes vous avez ouvert la voie amorcé la pompe à vie, de vos culs et de vos gosiers est sortie la boue sur laquelle nous avons prospéré, quelle folie d’avoir été engendrée par de telles créatures.

En se blottissant dans la fourrure de l’ours, ces femmes retrouvent la bestialité que la société réprouve, qu’elle a tenté de leur ôter à force de brimades et d’oppressions continuelles. Parler de la condition de l’ours pour parler de celle de la femme : voilà un détour des plus inattendus, mais qui permet à Joy Sorman de délivrer délicatement un message aux niveaux de lecture multiples.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma septième participation.

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14 Comments

  1. Je l’ai lu et adoré. Pour le coup, grâce à toi, j’ai bien envie de compléter ma lecture avec l’ouvrage de Pastoureau !
    (Ah oui, et je lis aussi Karoo, forcément, puisque je l’avais proposé, mais je lambine !)

  2. Contrairement à de nombreux lecteurs, je n’avais pas apprécié Comme une bête. Mais c’était uniquement à cause du sujet, j’avais aimé le style, l’idée et la construction. J’ai donc réservé celui-ci à la bibliothèque.

  3. J’avais beaucoup aimé l’ouvrage de Pastoureau, bien qu’en connaissant les grandes lignes, puisque j’avais étudié ce thème à l’université avec un autre professeur. Je pense donc que je vais beaucoup aimer ce roman qui figure déjà dans ma PAL mais que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire.

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